Parcours tortueux d’une contrebasse roumaine (7) – L’Ange et les agents de la Securitate

Voici donc le premier article que publie Casimir dans la revue Orizont d’août 2022

Pour qui ne lit pas le roumain, en voici une traduction :

L’Ange et les agents de la Securitate

Casimir D’Angelo

Dans un article de L’Express consacré aux Français surveillés par les services de sécurité alors qu’ils se trouvaient en Roumanie, j’ai trouvé le passage suivant :

« Le lecteur Casimir d’Angelo, qui travaillait à l’Université de Galați dans le cadre des échanges culturels franco-roumains, entretenait des contacts dans le milieu étudiant, s’informait sur la situation socio-politique et diffusait des idées hostiles au régime. Il incitait les étudiants à écouter des stations de radio étrangères défavorables au pays, notamment Radio Europe Libre. Pour mener ses activités, le lecteur avait organisé un réseau d’agents recrutés parmi les étudiants qui lui fournissaient les informations les plus nombreuses. »

Préface d’Ioan T. Morar

Peu après avoir fait la connaissance de Denis Roux, mon professeur de provençal, celui-ci m’invita chez lui pour rencontrer un ami connaissant très bien la Roumanie.

Cet ami était Casimir d’Angelo, professeur à Cambridge, linguiste érudit, doté d’un humour remarquable et d’un art de la conversation exceptionnel.

Il m’apprit qu’il avait été lecteur de français à Galați.

Nous évoquâmes alors les lecteurs français présents dans les universités roumaines à l’époque, leurs projections de films français en 16 mm et les difficultés de leur diffusion.

Casimir me raconta ses « aventures » avec la Securitate, la manière dont il fut finalement exfiltré de Roumanie par les services secrets français après avoir été déclaré persona non grata.

Né en Sicile, il avait vécu quelque temps à La Ciotat avec ses parents. Nous nous sommes ensuite revus à plusieurs reprises en Provence.

Je lui demandai alors de raconter son expérience d’étranger placé sous surveillance en Roumanie.

Comment suis-je passé d’amoureux de la Roumanie à espion ?

Mon histoire d’amour avec la Roumanie a commencé durant l’été 1969, lorsque j’ai obtenu une bourse du ministère français des Affaires étrangères. Ce fut un mois merveilleux consacré à parcourir le pays et à découvrir son peuple, ces cousins latins qui étaient les nôtres.

De nombreuses rencontres étaient alors organisées avec des jeunes venus des pays situés de l’autre côté du Rideau de fer : RDA, Union soviétique, Bulgarie, Hongrie, etc. Pour un linguiste passionné des cultures du monde, l’enthousiasme était tel qu’en deux semaines je parlais déjà suffisamment bien roumain pour servir d’interprète à toute cette jeunesse internationale. J’avais la chance de bien maîtriser l’allemand, le russe et le chinois, ainsi que de posséder quelques notions de hongrois.

Durant mes années universitaires, j’ai partagé cet enthousiasme pour la Roumanie à travers une série de conférences illustrées de diapositives consacrées à sa géographie, son histoire, sa latinité et à la beauté du pays.

Lorsque l’occasion s’est présentée d’intégrer les Affaires étrangères, j’ai immédiatement posé ma candidature pour le premier poste disponible en Roumanie. Ce fut celui de lecteur de français — le « lecteur français » — et directeur de la Bibliothèque française, autrement dit du Centre culturel français, à l’Université de Galați.

Je franchis la frontière par une nuit de novembre 1980, sous une abondante chute de neige. J’étais rempli d’enthousiasme.

Pourtant, les formalités durèrent longtemps. Je me dis que c’était normal : je venais d’un pays occidental, considéré comme un « ennemi » de la Roumanie. Le contrôle fut complet et sévère. Un léger malaise, presque une amertume, me traversa l’esprit. Je commençais à comprendre que nos liens de parenté latine s’arrêtaient là où commençait la politique.

Lorsque j’arrivai à l’ambassade de France, il était presque minuit. Le conseiller culturel m’attendait malgré l’heure tardive.

Notre conversation fut à la fois chaleureuse et hallucinante. On me parla de neutralité, ce qui semblait normal, mais aussi de prudence, de micros cachés, d’écoutes téléphoniques.

Ridicule, pensais-je.

Comment un être aussi insignifiant que moi pouvait-il susciter autant d’attention et mobiliser tant d’énergie de la part d’un appareil d’État entier ?

Je me persuadai qu’il s’agissait d’exagérations et j’oubliai rapidement ces précieux avertissements.

Le lendemain, je pris la route de Galați. L’accueil à l’université fut chaleureux et agréable. Tous semblaient m’attendre comme on attend la chaleur au cœur de l’hiver. Nicolae, le chef du département de français, la chaleureuse T. du département de russe et tant d’autres.

Les discussions allaient bon train, les rires résonnaient, lorsqu’un changement brutal se produisit.

Les visages s’assombrirent soudainement. Une sorte de souffrance sembla peser sur chacun. L’atmosphère devint lourde et pénible.

Je fus pris de peur.

Mon corps tout entier se mit à trembler.

Vêtu d’un imperméable et coiffé d’un chapeau de feutre, entouré d’un petit groupe de serviteurs craintifs, un homme apparut dans l’embrasure de la porte. Il traversa la pièce dans un silence total avant de disparaître dans la salle voisine.

Cet être qui semblait sorti d’un cauchemar était le responsable départemental de la Securitate.

Il était venu voir à quoi ressemblait cet étranger, cet ennemi du peuple roumain venu saper la magnifique République socialiste et son avenir radieux, et auquel il consacrerait les trois années que devait durer ma mission.

Le problème de mon nom

La première mesure prise par la Securitate fut de censurer mon nom.

C’était un nom religieux !

Il fallait donc l’interdire, comme les bibles ou les ouvrages de référence religieux.

À partir de ce moment-là, tout le monde devait m’appeler « Monsieur Casimir ».

Cette décision engendra une situation absurde : lors des réunions officielles, j’étais « Monsieur d’Angelo » pour l’ambassade de France et « Monsieur Casimir » pour les autorités roumaines.

Il est vrai qu’en Roumanie on pouvait changer officiellement de nom en quelques heures. Aux yeux des autorités, conserver un nom jugé condamnable relevait presque de la faute.

Enseigner la littérature sous la censure

Les cours de littérature française des XVIe, XVIIe et XVIIIe siècles exigeaient de véritables acrobaties.

Comment expliquer que Descartes cherchait à démontrer scientifiquement l’existence de Dieu ?

Comment enseigner Racine sans parler de foi religieuse, de jansénisme, de prédestination ou de la grâce divine ?

Comment aborder Molière sans évoquer Tartuffe et la critique de la fausse dévotion ?

La politique constituait un sujet tout aussi sensible.

Comment étudier Montesquieu, Rousseau, Voltaire ou Diderot sans mentionner leur rejet de l’absolutisme, de la dictature ou leur défense de la séparation des pouvoirs ?

Toutes ces censures existaient réellement, mais elles n’étaient jamais officiellement reconnues.

Protégé par mon statut diplomatique, je décidai donc d’enseigner la littérature comme je l’aurais fait en France.

Mes collègues l’espéraient secrètement eux aussi.

Les étudiants montrèrent immédiatement un grand intérêt. Très vite, mon auditoire officiel passa de 45 à 103 personnes.

Profitant de mon statut diplomatique, je franchissais régulièrement les « lignes jaunes ».

Dans les cours d’histoire, avec une fausse naïveté, j’expliquais par exemple comment les Mérovingiens organisaient artificiellement la pénurie alimentaire afin de maintenir la population dans des files d’attente interminables et l’empêcher ainsi de réfléchir.

Cela m’amusait.

Mais je me demandais parfois si mon devoir de neutralité ne m’imposait pas de me taire plutôt que de me réfugier derrière la noble obligation de dire la vérité.

Après tout, j’étais l’invité des autorités roumaines et mon attitude pouvait compromettre l’avenir de nos modestes échanges culturels.

C’était un dilemme complexe.

Pourtant, voir les étudiants à la fois fascinés et stupéfaits me donnait le sentiment d’avoir agi correctement.

J’avais l’impression d’être le bras victorieux d’étudiants innocents face à un régime peu humain.

Monsieur H. et la photocopieuse

Dans tout le département, il n’existait qu’une seule photocopieuse.

Elle était placée sous la surveillance de Monsieur H., informateur avéré de la Securitate.

Un jour, alors que je me rendais à son bureau pour lui demander de reproduire quelques documents, je le surpris en train d’espionner mon cours.

Depuis sa pièce, des haut-parleurs diffusaient les toux et les fragments de conversation de mes étudiants.

Je lui assurai que je me doutais depuis longtemps de cette surveillance et que cela ne m’offusquait plus, puisque je n’avais rien à cacher.

J’avais déjà appris à comprendre le double jeu de Monsieur H.

Le prestige de l’Occident

Je bénéficiais d’un certain prestige simplement parce que je pouvais franchir les frontières à ma guise, conduire une voiture digne d’un ministre, m’habiller selon la mode parisienne et écouter de la musique sur un magnétophone performant introuvable en Roumanie.

Tout cela dans un pays de vingt-deux millions d’habitants enfermés à l’intérieur de leurs frontières.

Les soldats chargés de surveiller ces frontières pointaient leurs armes non vers un ennemi extérieur mais vers leur propre peuple.

Toute tentative de fuite se soldait par la mort.

Les femmes roumaines ne disposaient alors que de six ou sept modèles de robes différents. Les magazines de mode français relevaient du rêve.

Pour obtenir un appartement, il fallait déposer une demande hiérarchique auprès de son lieu de travail. Le dossier remontait ensuite aux autorités municipales puis départementales. Après plusieurs années d’attente, si la réponse était favorable, on pouvait choisir un appartement sur plan dont la construction ne commencerait peut-être que deux ou trois ans plus tard.

La même procédure existait pour l’achat d’une voiture.

Et encore, le choix se limitait à la Dacia, à la Wartburg ou à la Trabant.

La télévision de Ceaușescu

À cette époque, l’unique chaîne de télévision en noir et blanc diffusait quotidiennement pendant des heures des informations dont l’unique héros était Nicolae Ceaușescu.

Chaque journal commençait par trois lignes de titres dithyrambiques :

« Génie des Carpates »,

« Danube de la pensée »,

et d’autres formules du même genre.

On le voyait ensuite monter solennellement les marches d’un avion, accueilli et applaudi dans chaque pays visité par des foules enthousiastes.

Les cinq dernières minutes du journal étaient consacrées à l’éloge du Zimbabwe et de son immense président Mugabe.

Puis venaient trois minutes sur le terrorisme en Italie et la drogue en Occident.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *