Itinéraire tortueux d’une contrebasse roumaine – (8) Dans les griffes de la Securitate

Et voici le deuxième article de Casimir paru dans le numéro de septembre 2022 de la revue roumaine Orizont

((Nous poursuivons la publication du texte de Casimir d’Angelo, professeur à Cambridge, ancien lecteur de français à l’Université de Galați, expulsé de Roumanie sous Ceaușescu. Casimir d’Angelo s’est installé à La Ciotat. — Ioan T. Morar.)

Les Roumains n’avaient pas le droit de voyager à l’étranger. Les manuels de langues étrangères ne pouvaient contenir aucune description de scènes se déroulant hors du pays. Ainsi, un texte intitulé « Promenade le long de la Seine à Paris » était remplacé par une promenade à Bucarest avec Monsieur Dupont.

Notre fierté, à nous Français, de faire connaître notre culture à travers des revues, des films ou des documentaires se heurtait à des décennies de frustrations et de rêves inassouvis. Dans une séquence montrant Alain Souchon et Isabelle Adjani poursuivant leur course dans un grand magasin parisien, le public oubliait complètement l’intrigue pour admirer avec émerveillement le déferlement de lumières, de couleurs, de marchandises et d’objets de toutes sortes. Les magasins roumains, eux, étaient vides, sombres et poussiéreux.

Une rumeur circulait : parmi les personnes qui gravitaient autour de moi — étudiants, collègues, connaissances — trois sur cinq informaient la Securitate. Dans ces conditions, il était naturellement impossible de distinguer les étudiants sincères des informateurs. Il en allait de même pour mes collègues, désespérés de ne jamais parvenir à me convaincre totalement de leur sincérité.

Toutes les relations humaines étaient brisées, dénaturées, rongées par le doute.

La suspicion était devenue systémique. Les parents ne faisaient pas confiance à leurs enfants, qu’ils manipulaient afin qu’ils répètent tout ce qu’ils voyaient ou entendaient. Les voisins se méfiaient les uns des autres, les collègues également.

Au retour d’un week-end à Iași, je subis les reproches d’un étudiant camerounais que j’appréciais beaucoup et qui souffrait déjà des rigueurs du premier hiver roumain.

Nous étions au début du mois de décembre et la température était descendue à –20 °C.

Voyant que mon appartement était éclairé, il était descendu de l’autobus pour venir frapper à ma porte.

Le lundi matin, furieux, il m’accusa publiquement dans le hall de l’université :

— Vous avez refusé de m’ouvrir !

— Mais je n’étais pas chez moi !

— Si, vous y étiez. J’ai entendu du bruit à l’intérieur, puis vous avez éteint la lumière.

Mes collègues et moi comprîmes immédiatement ce qui s’était passé. Nous connaissions déjà les méthodes de la Securitate et les privilèges accordés aux amis du régime. Nous tentâmes désespérément de changer de sujet, mais l’étudiant insistait.

Je dus finalement le prendre à part et lui promettre une explication plus tard.

Chaque fois que nous, diplomates, nous absentions, nos appartements — remplis de whisky et de cigarettes Kent, facilement reconnaissables à leur filtre blanc — étaient mis à la disposition d’amis du Parti communiste.

Ils y organisaient à l’insu de leurs épouses légitimes de véritables nuits de débauche.

À partir de ce moment-là, je commençai à coller quelques cheveux sur la porte d’entrée. À mon retour, je les retrouvais systématiquement rompus.

Mais je commis une erreur que notre ambassadeur me reprocha immédiatement.

Lors d’une conversation informelle, je lui annonçai avec satisfaction que j’avais remplacé la serrure roumaine de mon appartement par une serrure française afin d’empêcher la Securitate d’y pénétrer.

Il m’expliqua que c’était une très mauvaise idée.

En privant la Securitate de l’usage paisible de mon appartement, je risquais de les pousser à enfoncer la porte et à voler mes biens, tout en prétendant qu’il s’agissait d’un cambriolage ordinaire.

Ce scénario faillit effectivement se produire.

La Securitate fut surprise lors d’un de mes retours imprévus de France.

À l’été 1981, mon amie souhaita visiter la Roumanie. Nous décidâmes de rentrer plus tôt que prévu.

Lorsque nous arrivâmes devant l’appartement, je ne parvins pas à introduire ma clé dans la serrure française. Avant même que je comprenne pourquoi, la porte s’ouvrit.

Un homme, visiblement surpris, balbutia :

— Mais… que faites-vous ici ? Les cours n’ont pas encore commencé !

— Non, en effet. Mais vous, que faites-vous dans mon appartement ?

— Nous voulions simplement vérifier que tout allait bien.

— Je vois. Vous avez donc forcé et remplacé ma serrure pour vérifier que tout allait bien. Peut-être pourriez-vous alors me remettre les clés ?

— Nous n’en avons qu’une.

— Bien sûr. Dans ce cas, donnez-moi l’unique clé que vous possédez.

Que se serait-il passé si j’étais revenu à la date prévue, fin septembre ? Un faux cambriolage aurait-il été mis en scène ?

Je ne le saurai jamais.

Il y eut aussi des drames.

Peu après mon arrivée, une étudiante de première année apprit que je me rendais dans la région de Galați et me demanda de l’emmener. Ses parents vivaient là-bas.

Nous partîmes ensemble.

Se croyant en sécurité dans ma voiture, elle se mit à critiquer le régime, Ceaușescu, la Securitate, malgré tous mes efforts pour lui faire comprendre qu’il valait mieux éviter ce sujet.

Je n’avais pas oublié les avertissements du conseiller culturel.

Je ne revis jamais cette jeune fille.

Elle n’avait pas vingt ans.

Deux mois plus tard, lorsque je demandai avec une colère feinte :

— Mais où est donc D. ? Je ne l’ai plus vue à l’université depuis deux mois !

On me répondit :

— Elle a changé d’université… elle est malade… etc.

Sachant les pots-de-vin en bouteilles de vin que les familles devaient verser pour obtenir une place universitaire à leurs enfants, l’explication du changement d’université n’était guère crédible.

L’histoire de C. fut encore plus tragique.

C. était une étudiante brillante de vingt ans, pure, ouverte et pleine de confiance dans l’humanité.

Un jour, un groupe d’étudiants était réuni chez moi autour d’un café.

Comme souvent, on me demandait de rapporter de France des dictionnaires Le Robert. Les demandes étaient innombrables.

Je répondais toujours :

— Il me faudrait un camion entier pour satisfaire tout le monde.

Et puis :

— Entre les médicaments, les dictionnaires, les magnétophones et les vêtements que l’on me réclame, mon salaire n’y suffirait pas.

— Pourtant, vous avez un très bon salaire !

— C’est vrai, mais je restaure actuellement une ancienne ferme du XIIIe siècle.

— Vous voulez dire 60 mètres carrés ?

— Non, 600 mètres carrés.

— C’est incroyable ! Nous n’avons droit qu’à six mètres carrés par personne. Les grands-parents ne comptent même pas dans le calcul. Et si nous dépassons les dix-huit mètres carrés pour deux parents et un enfant, l’État peut nous imposer un inconnu dans notre logement.

La conversation prenait une tournure politique. Je tentai donc de changer de sujet.

Mais C. insistait.

Elle était jeune, innocente et ne percevait pas le danger.

De toute façon, il était déjà trop tard.

Le lendemain, elle fut convoquée à la « Gestapo ».

Les mêmes méthodes revenaient toujours : sortie du lit à deux heures du matin, conduite dans les sous-sols de la Securitate, jetée sur une chaise sous une lumière aveuglante.

— Tu as dit ceci et cela à un étranger, ennemi de la patrie ! blablabla… Nous oublierons tout si tu acceptes de collaborer. Sinon, tes parents perdront leur emploi et toi, tu seras expulsée de l’université.

À vingt ans, découvrant soudain cet univers cauchemardesque, C., terrifiée, chercha un soutien moral.

Après bien des précautions, elle vint me demander conseil.

Elle devait désormais rédiger chaque semaine un rapport sur moi à destination d’un capitaine de la Securitate et le déposer dans une boîte secrète portant le numéro 22.

D’autres personnes subirent également intimidations et interrogatoires nocturnes ; je ne connais pas toutes leurs histoires.

Grâce à ses nouvelles fonctions, C. apprenait parfois quels pièges on préparait contre moi.

Un samedi, elle m’avertit que le mardi suivant je serais invité à déjeuner chez Monsieur H., le technicien de l’université, et que son épouse servirait un poulet.

Dans un pays où même l’idée du poulet avait disparu, cela constituait déjà un événement.

La manipulation était évidente.

Comme prévu, Monsieur H. m’invita et me recommanda mystérieusement de ne parler à personne de ce repas.

Le jour venu, je déjouai facilement le piège.

Je n’avais jamais autant loué le régime et son dirigeant que pendant ce déjeuner.

C. ne savait jamais quoi écrire dans ses rapports. Elle avait le sentiment de trahir le bien au profit du mal.

Je lui proposai alors de rédiger ensemble ces fameux rapports.

C’est ce que nous fîmes jusqu’à mon départ.

Depuis, je n’ai plus jamais eu de nouvelles d’elle.

Je prie le Ciel pour qu’elle et sa famille soient encore en vie, en bonne santé et heureuses.

L’expérience de R. est tout aussi révélatrice.

Je l’avais connue institutrice : une jeune femme naturellement joyeuse, énergique et sociable.

Deux ans auparavant, elle avait été recrutée par l’université.

Comme tout enseignant, elle avait de bons et de mauvais étudiants.

Parmi eux figurait malheureusement l’un des rejetons de la nomenklatura : arrogant, paresseux et persuadé de son importance.

Accrochez-vous : cette histoire est d’une profonde tristesse.

Ce fils de l’aristocratie rouge savait à peine lire.

Ayant toujours vécu dans l’opulence et l’insouciance, il n’avait jamais appris l’effort.

R., malheureusement pour elle, croyait encore à la justice, au mérite et à la réussite obtenue par le travail.

Lors de son premier examen, ce privilégié rendit une copie presque blanche.

R. le fit échouer.

L’orage éclata immédiatement.

Dans l’univers de Ceaușescu, les statistiques officielles devaient afficher 100 % de réussite partout : à l’université, dans les usines, dans l’agriculture.

Et les fils du régime devaient naturellement obtenir les meilleures notes, puisque leur avenir dépendait de leurs résultats.

Les pressions, les menaces et les tentatives de chantage se multiplièrent afin de convaincre R. d’accorder la meilleure note possible à cet étudiant.

Elle refusa.

Pour la punir, on l’obligea à donner gratuitement huit heures de cours particulières par jour durant tout l’été afin de préparer le jeune homme à la session de rattrapage.

Elle accepta courageusement.

Mais, en septembre, le résultat fut identique.

L’étudiant restait aussi ignorant qu’auparavant.

Il échoua une seconde fois.

Une commission composée notamment du recteur de l’université, du chef du département des langues du ministère de l’Éducation, d’un représentant du ministère de l’Intérieur et d’un représentant de la Securitate l’accusa alors de sabotage statistique et d’insubordination.

Elle fut immédiatement rétrogradée : d’enseignante universitaire, elle redevint institutrice, puis éducatrice.

R. était une bonne amie.

Elle me raconta son histoire sans haine ni colère, avec ce sourire doux, tenace et inoubliable qui caractérise les âmes profondément bienveillantes.

Après mon départ de Roumanie, je n’ai plus jamais eu de nouvelles d’elle.

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