Voici donc le troisième article publié par Casimir

Nous publions la troisième et dernière partie des mémoires de l’ancien lecteur de français à l’Université de Galați, expulsé de Roumanie pendant la période communiste. — Ioan T. Morar.)
Mes étudiants, dont certains étaient déjà pères de famille, s’endormaient souvent pendant les cours, épuisés. Dans une ville de 300 000 habitants, il n’existait que quelques points de vente de lait : de minuscules kiosques ouverts de 6 h à 7 h du matin. Il n’y avait pas assez de lait pour tout le monde. Les parents, paniqués, faisaient la queue toute la nuit. Lorsque les stocks s’épuisaient, des disputes éclataient.
La solution trouvée par les autorités fut d’ouvrir les dépôts pendant une heure également, mais à une heure indéterminée et totalement arbitraire. Résultat : les parents devaient faire la queue vingt-quatre heures sur vingt-quatre.
Toute la population guettait la moindre file d’attente. Celles-ci s’étendaient rapidement sur des centaines de mètres. Il était impossible de savoir ce qui se trouvait au bout ; le rituel consistait à poser systématiquement la question :
— Qu’est-ce qu’on distribue ?
À l’arrivée, la surprise pouvait être au rendez-vous : des abricots liquéfiés, des prunes servies à la louche. Une fois… miracle ! Au bout de la file, il y avait des bananes. Bien entendu, une telle marchandise n’était pas destinée à être consommée. Elle servait de monnaie d’échange et passait de transaction en transaction.
Au début, les grands-parents passaient leur vie dans les files d’attente ; puis, lorsqu’ils mouraient, les parents devaient prendre la relève.
La veille de l’arrivée de ma sœur et de mon amie, j’avais réussi à trouver un œuf. Fier de mon exploit, je le gardais pour elles et mes collègues de l’ambassade l’admiraient. À un moment, je remarquai pourtant l’aspect étrange de la situation :
« Que vont penser mes visiteuses françaises lorsque, très fier, je leur présenterai cet objet insignifiant comme s’il s’agissait de l’une des sept merveilles du monde ? »
Bien sûr, les ambassades de France et d’Allemagne avaient mis en place un système commun : chaque mois, un camion de quarante tonnes de nourriture arrivait. Il suffisait de commander ; nous ne manquions de rien. Pourtant, par respect inconscient pour les souffrances de la population locale, les modestes marchandises offertes par amitié ou par troc prenaient une valeur sentimentale considérable.
Nos amis nous suppliaient de leur rapporter de France toutes sortes de médicaments, souvent vitaux. Malheureusement, en France, ils n’étaient délivrés que sur ordonnance. Désespérés, nos amis roumains me proposaient beaucoup d’argent, mais non seulement il n’y avait pratiquement rien à acheter en Roumanie, et le leu ne pouvait ni être changé ni exporté, mais accepter de l’argent nous paraissait sordide et immoral.
On nous proposait alors des vestes fabriquées dans des usines de confection pour l’exportation, une toque en fourrure de ragondin, etc. Mais cela ne changeait rien : en France, les pharmaciens ne délivraient pas de médicaments anticancéreux ou autres sans ordonnance.
La population s’organisait comme elle pouvait pour se nourrir. On racontait que certains navires chargés de viande destinée à l’exportation étaient parfois pillés de nuit avec la complicité des plus hautes autorités régionales. Lorsqu’un ami me donnait un ou deux morceaux de bœuf, il me demandait de ne poser aucune question et surtout de n’en parler à personne.
Chaque semaine, je devais consacrer plus d’une heure à l’expédition de ma bobine de film 16 mm par train. Les lectorats français de Roumanie avaient le droit de projeter un film par semaine dans un cadre restreint, dans des salles universitaires étroitement contrôlées. Il fallait passer par plusieurs guichets et faire la queue à chaque fois.
Pire encore : pour acheter un billet de train, il fallait d’abord faire la queue afin de savoir quel guichet vendait des billets pour la destination voulue. Le guichet concerné n’ouvrait qu’une demi-heure avant le départ ; des centaines de voyageurs se retrouvaient alors simultanément dans la même file. Beaucoup rentraient chez eux les mains vides.
Une fois dans le train, si l’on ne connaissait pas la gare d’arrivée, il fallait compter sur la bonne volonté des autres voyageurs pour savoir quand descendre. Les seules inscriptions visibles sur les quais étaient :
« Vive le Parti communiste roumain et… »
Vu d’Occident, tout paraissait terne et gris dans les villes roumaines, malgré la beauté des bâtiments. Les dix kilomètres précédant l’atterrissage à l’aéroport d’Otopeni donnaient déjà le ton : une succession de barbelés, de miradors, de chiens et de soldats armés.
Heureusement, mes collègues roumains étaient chaleureux et rendaient ma vie agréable. J’étais souvent invité à dîner chez eux et j’ai ainsi pu apprécier l’hospitalité et la bonne cuisine du pays. Nous passions aussi de longues soirées à bavarder chez moi.
Un divertissement populaire consistait à raconter « la blague du jour ». Chaque jour apportait une nouvelle plaisanterie. C’était une manière de colorer la tristesse ambiante.
Une blague qui faisait rire tout le monde à l’époque, mais qu’on ne comprendrait plus aujourd’hui, consistait simplement à dire :
— Bon appétit !
Il faut se rappeler que les magasins étaient alors totalement vides.
Lorsque Ceaușescu devait passer quelque part, tous les lycées, universités, entreprises, etc., étaient mobilisés. Chaque établissement disposait d’un emplacement déterminé à l’avance, et tout le monde devait applaudir le dirigeant sous peine de sanctions sévères. Les agents de la Securitate surveillaient tout avec vigilance. Des haut-parleurs diffusaient en même temps des applaudissements préenregistrés.
Lors d’un de ces événements, alors que je revenais d’un week-end à Iași, j’aperçus de loin quelqu’un sur mon balcon. La personne s’enfuit dès qu’elle me vit.
Les salles de cours étaient sombres ; il n’y avait que très peu d’ampoules. À partir de l’automne 1981, la population fut privée d’énergie dans les logements : plus de gaz, donc plus de chauffage, plus de boissons ni de repas chauds. Quand on connaît la rigueur de l’hiver roumain, on comprend les souffrances causées par le froid. Les gens passaient leurs soirées et leurs week-ends sous leurs couvertures.
Moi, au contraire, j’étais privilégié. Mon appartement, imposé par les autorités, était surchauffé. Mais il était aussi entouré de membres de la nomenklatura et d’informateurs. L’appartement, comme le téléphone, avait été spécialement équipé de micros.
Comble du luxe, l’ampoule du palier restait allumée vingt-quatre heures sur vingt-quatre et, lorsqu’elle grillait, elle était remplacée dans l’heure. Ainsi, mon voisin pouvait observer et écouter à sa guise.
Lorsque j’ouvrais ma porte à un visiteur, le voisin était automatiquement alerté — probablement par un système lumineux ou sonore — et ouvrait sa propre porte pour espionner et rédiger sans doute un rapport.
Je devais donc être prudent. J’avais mis au point plusieurs systèmes, sans être certain de leur efficacité. Par exemple, lorsqu’un étudiant me demandait au téléphone combien de pages devait comporter le prochain devoir, si je répondais « six pages », il devait comprendre que vers 18 heures ma porte ne serait pas verrouillée et qu’il devait entrer rapidement sans frapper.
De même, afin de brouiller les micros à distance, je mettais toujours la musique très fort.
Un jour, je décidai de remplacer mon téléphone. Quoi de plus simple ? Il suffisait de débrancher l’ancien et de brancher le nouveau. Mais je découvris que je n’avais pas le droit de le faire moi-même.
Deux hommes vinrent. Je les surpris en train de manipuler l’intérieur de l’appareil et d’y introduire de petites pièces ressemblant à des microphones. Gênés, ils tentèrent de me fournir une explication que je n’avais même pas demandée. Il me semble que l’opération dura assez longtemps.
J’avais rédigé un résumé de mes expériences concernant cette époque et ce régime. J’en avais parlé — imprudemment sans doute — à mes collègues français. Très peu de Roumains étaient au courant.
Je devais partir en France le lendemain. Ce soir-là, une de mes connaissances passa chez moi et commença à me parler de son dernier interrogatoire par la Securitate, sans attendre que j’augmente le volume de la musique.
Au passage de la frontière roumano-yougoslave, je compris immédiatement qu’on m’attendait.
— Des citoyens roumains vous ont-ils confié des lettres à poster à l’étranger ?
— Non.
— Ouvrez vos bagages !
— Mais j’ai un passeport diplomatique.
— … (silence).
Mes bagages furent ouverts. Le vent très violent qui soufflait ce jour-là emporta quelques feuilles contenant les comptes rendus détaillés des interrogatoires de deux personnes par la Securitate. J’espère que le vent les dispersa suffisamment loin.
J’avais également une note griffonnée par une amie qui m’avertissait que la Securitate connaissait mes véritables activités. Cela m’avait amusé et intrigué : quelles activités pouvaient-elles bien être ?
Cette note fut naturellement confisquée.
On me retint pendant six longues heures avec une mitrailleuse pointée sur le ventre. Lorsque je demandai à aller aux toilettes, la porte resta ouverte et la mitrailleuse continua de me viser. Profitant d’un instant d’inattention, j’avalai quelques morceaux de papier contenant des adresses.
Je fus fouillé, tout comme ma voiture et mes bagages. Tout fut minutieusement inspecté, alors que cela était totalement illégal puisque j’étais détenteur d’un passeport diplomatique.
Dès que les soldats mirent la main sur mon manuscrit, les recherches cessèrent presque immédiatement. Ils finirent par me relâcher… provisoirement.
Je poursuivis mon voyage vers la France.
Deux semaines plus tard, je revins à mon poste où, comme je m’y attendais, je fus déclaré persona non grata. Il m’était interdit de quitter le territoire tant que les formalités concernant mon visa bulgare n’étaient pas réglées.
Je passai trois semaines d’angoisse à l’ambassade, surveillé jour et nuit par une escouade de soldats armés. L’ambassadeur me confirma ce que je savais déjà : si les militaires décidaient de bloquer l’ambassade et de m’arrêter, personne n’aurait pu les en empêcher.
Pendant ce temps, mon appartement était fouillé de fond en comble, ma voiture démontée jusqu’à la dernière vis, et mes amis arrêtés puis interrogés. On leur interdisait ensuite d’exercer toute fonction ayant un rapport avec l’étranger, notamment dans la marine marchande.
Mon départ de Roumanie s’effectua sous la protection du conseiller culturel (dans la voiture qui me précédait) et d’un policier (dans celle qui me suivait). Les deux véhicules m’accompagnèrent sur environ quatre-vingts kilomètres à l’intérieur de la Bulgarie.
Puis ils me souhaitèrent bonne chance en me conseillant de surveiller avec prudence tout camion venant de derrière ou en sens inverse.
Mon poste diplomatique suivant fut en République fédérale d’Allemagne, où je bénéficiai discrètement de la protection des services secrets français pendant trois ans.
P.S.
Le ministère français des Affaires étrangères me communiqua la liste des reproches formulés par les autorités roumaines à mon encontre. Parmi eux :
- avoir encouragé les étudiants à écouter Radio Free Europe ;
- avoir introduit la « méditation transcendantale » en Roumanie et contaminé le gouvernement roumain, qui aurait aussitôt été remanié.
Je ne savais absolument rien de ce mouvement. Voici pourtant l’origine de cette accusation :
Un vendredi, à la fin d’un cours, pour occuper le dernier quart d’heure, j’avais sous la main un article du Nouvel Observateur consacré à diverses sectes, toutes plus ou moins ridicules, avec leurs adresses parisiennes et leurs numéros de téléphone.
Pour détendre l’atmosphère, j’avais fait, sur le ton de la plaisanterie, un commentaire amusé sur la méditation transcendantale.
Telle fut ma contribution à ce « mouvement subversif ».
On m’accusait également d’avoir écrit un livre hostile à la Roumanie — accusation qui, sous le communisme, pouvait conduire directement en prison.