Parcours tortueux d’une contrebasse roumaine – (9) Personne non grata

Voici donc le troisième article publié par Casimir

Nous publions la troisième et dernière partie des mémoires de l’ancien lecteur de français à l’Université de Galați, expulsé de Roumanie pendant la période communiste. — Ioan T. Morar.)

Mes étudiants, dont certains étaient déjà pères de famille, s’endormaient souvent pendant les cours, épuisés. Dans une ville de 300 000 habitants, il n’existait que quelques points de vente de lait : de minuscules kiosques ouverts de 6 h à 7 h du matin. Il n’y avait pas assez de lait pour tout le monde. Les parents, paniqués, faisaient la queue toute la nuit. Lorsque les stocks s’épuisaient, des disputes éclataient.

La solution trouvée par les autorités fut d’ouvrir les dépôts pendant une heure également, mais à une heure indéterminée et totalement arbitraire. Résultat : les parents devaient faire la queue vingt-quatre heures sur vingt-quatre.

Toute la population guettait la moindre file d’attente. Celles-ci s’étendaient rapidement sur des centaines de mètres. Il était impossible de savoir ce qui se trouvait au bout ; le rituel consistait à poser systématiquement la question :

— Qu’est-ce qu’on distribue ?

À l’arrivée, la surprise pouvait être au rendez-vous : des abricots liquéfiés, des prunes servies à la louche. Une fois… miracle ! Au bout de la file, il y avait des bananes. Bien entendu, une telle marchandise n’était pas destinée à être consommée. Elle servait de monnaie d’échange et passait de transaction en transaction.

Au début, les grands-parents passaient leur vie dans les files d’attente ; puis, lorsqu’ils mouraient, les parents devaient prendre la relève.

La veille de l’arrivée de ma sœur et de mon amie, j’avais réussi à trouver un œuf. Fier de mon exploit, je le gardais pour elles et mes collègues de l’ambassade l’admiraient. À un moment, je remarquai pourtant l’aspect étrange de la situation :

« Que vont penser mes visiteuses françaises lorsque, très fier, je leur présenterai cet objet insignifiant comme s’il s’agissait de l’une des sept merveilles du monde ? »

Bien sûr, les ambassades de France et d’Allemagne avaient mis en place un système commun : chaque mois, un camion de quarante tonnes de nourriture arrivait. Il suffisait de commander ; nous ne manquions de rien. Pourtant, par respect inconscient pour les souffrances de la population locale, les modestes marchandises offertes par amitié ou par troc prenaient une valeur sentimentale considérable.

Nos amis nous suppliaient de leur rapporter de France toutes sortes de médicaments, souvent vitaux. Malheureusement, en France, ils n’étaient délivrés que sur ordonnance. Désespérés, nos amis roumains me proposaient beaucoup d’argent, mais non seulement il n’y avait pratiquement rien à acheter en Roumanie, et le leu ne pouvait ni être changé ni exporté, mais accepter de l’argent nous paraissait sordide et immoral.

On nous proposait alors des vestes fabriquées dans des usines de confection pour l’exportation, une toque en fourrure de ragondin, etc. Mais cela ne changeait rien : en France, les pharmaciens ne délivraient pas de médicaments anticancéreux ou autres sans ordonnance.

La population s’organisait comme elle pouvait pour se nourrir. On racontait que certains navires chargés de viande destinée à l’exportation étaient parfois pillés de nuit avec la complicité des plus hautes autorités régionales. Lorsqu’un ami me donnait un ou deux morceaux de bœuf, il me demandait de ne poser aucune question et surtout de n’en parler à personne.

Chaque semaine, je devais consacrer plus d’une heure à l’expédition de ma bobine de film 16 mm par train. Les lectorats français de Roumanie avaient le droit de projeter un film par semaine dans un cadre restreint, dans des salles universitaires étroitement contrôlées. Il fallait passer par plusieurs guichets et faire la queue à chaque fois.

Pire encore : pour acheter un billet de train, il fallait d’abord faire la queue afin de savoir quel guichet vendait des billets pour la destination voulue. Le guichet concerné n’ouvrait qu’une demi-heure avant le départ ; des centaines de voyageurs se retrouvaient alors simultanément dans la même file. Beaucoup rentraient chez eux les mains vides.

Une fois dans le train, si l’on ne connaissait pas la gare d’arrivée, il fallait compter sur la bonne volonté des autres voyageurs pour savoir quand descendre. Les seules inscriptions visibles sur les quais étaient :

« Vive le Parti communiste roumain et… »

Vu d’Occident, tout paraissait terne et gris dans les villes roumaines, malgré la beauté des bâtiments. Les dix kilomètres précédant l’atterrissage à l’aéroport d’Otopeni donnaient déjà le ton : une succession de barbelés, de miradors, de chiens et de soldats armés.

Heureusement, mes collègues roumains étaient chaleureux et rendaient ma vie agréable. J’étais souvent invité à dîner chez eux et j’ai ainsi pu apprécier l’hospitalité et la bonne cuisine du pays. Nous passions aussi de longues soirées à bavarder chez moi.

Un divertissement populaire consistait à raconter « la blague du jour ». Chaque jour apportait une nouvelle plaisanterie. C’était une manière de colorer la tristesse ambiante.

Une blague qui faisait rire tout le monde à l’époque, mais qu’on ne comprendrait plus aujourd’hui, consistait simplement à dire :

— Bon appétit !

Il faut se rappeler que les magasins étaient alors totalement vides.

Lorsque Ceaușescu devait passer quelque part, tous les lycées, universités, entreprises, etc., étaient mobilisés. Chaque établissement disposait d’un emplacement déterminé à l’avance, et tout le monde devait applaudir le dirigeant sous peine de sanctions sévères. Les agents de la Securitate surveillaient tout avec vigilance. Des haut-parleurs diffusaient en même temps des applaudissements préenregistrés.

Lors d’un de ces événements, alors que je revenais d’un week-end à Iași, j’aperçus de loin quelqu’un sur mon balcon. La personne s’enfuit dès qu’elle me vit.

Les salles de cours étaient sombres ; il n’y avait que très peu d’ampoules. À partir de l’automne 1981, la population fut privée d’énergie dans les logements : plus de gaz, donc plus de chauffage, plus de boissons ni de repas chauds. Quand on connaît la rigueur de l’hiver roumain, on comprend les souffrances causées par le froid. Les gens passaient leurs soirées et leurs week-ends sous leurs couvertures.

Moi, au contraire, j’étais privilégié. Mon appartement, imposé par les autorités, était surchauffé. Mais il était aussi entouré de membres de la nomenklatura et d’informateurs. L’appartement, comme le téléphone, avait été spécialement équipé de micros.

Comble du luxe, l’ampoule du palier restait allumée vingt-quatre heures sur vingt-quatre et, lorsqu’elle grillait, elle était remplacée dans l’heure. Ainsi, mon voisin pouvait observer et écouter à sa guise.

Lorsque j’ouvrais ma porte à un visiteur, le voisin était automatiquement alerté — probablement par un système lumineux ou sonore — et ouvrait sa propre porte pour espionner et rédiger sans doute un rapport.

Je devais donc être prudent. J’avais mis au point plusieurs systèmes, sans être certain de leur efficacité. Par exemple, lorsqu’un étudiant me demandait au téléphone combien de pages devait comporter le prochain devoir, si je répondais « six pages », il devait comprendre que vers 18 heures ma porte ne serait pas verrouillée et qu’il devait entrer rapidement sans frapper.

De même, afin de brouiller les micros à distance, je mettais toujours la musique très fort.

Un jour, je décidai de remplacer mon téléphone. Quoi de plus simple ? Il suffisait de débrancher l’ancien et de brancher le nouveau. Mais je découvris que je n’avais pas le droit de le faire moi-même.

Deux hommes vinrent. Je les surpris en train de manipuler l’intérieur de l’appareil et d’y introduire de petites pièces ressemblant à des microphones. Gênés, ils tentèrent de me fournir une explication que je n’avais même pas demandée. Il me semble que l’opération dura assez longtemps.

J’avais rédigé un résumé de mes expériences concernant cette époque et ce régime. J’en avais parlé — imprudemment sans doute — à mes collègues français. Très peu de Roumains étaient au courant.

Je devais partir en France le lendemain. Ce soir-là, une de mes connaissances passa chez moi et commença à me parler de son dernier interrogatoire par la Securitate, sans attendre que j’augmente le volume de la musique.

Au passage de la frontière roumano-yougoslave, je compris immédiatement qu’on m’attendait.

— Des citoyens roumains vous ont-ils confié des lettres à poster à l’étranger ?

— Non.

— Ouvrez vos bagages !

— Mais j’ai un passeport diplomatique.

— … (silence).

Mes bagages furent ouverts. Le vent très violent qui soufflait ce jour-là emporta quelques feuilles contenant les comptes rendus détaillés des interrogatoires de deux personnes par la Securitate. J’espère que le vent les dispersa suffisamment loin.

J’avais également une note griffonnée par une amie qui m’avertissait que la Securitate connaissait mes véritables activités. Cela m’avait amusé et intrigué : quelles activités pouvaient-elles bien être ?

Cette note fut naturellement confisquée.

On me retint pendant six longues heures avec une mitrailleuse pointée sur le ventre. Lorsque je demandai à aller aux toilettes, la porte resta ouverte et la mitrailleuse continua de me viser. Profitant d’un instant d’inattention, j’avalai quelques morceaux de papier contenant des adresses.

Je fus fouillé, tout comme ma voiture et mes bagages. Tout fut minutieusement inspecté, alors que cela était totalement illégal puisque j’étais détenteur d’un passeport diplomatique.

Dès que les soldats mirent la main sur mon manuscrit, les recherches cessèrent presque immédiatement. Ils finirent par me relâcher… provisoirement.

Je poursuivis mon voyage vers la France.

Deux semaines plus tard, je revins à mon poste où, comme je m’y attendais, je fus déclaré persona non grata. Il m’était interdit de quitter le territoire tant que les formalités concernant mon visa bulgare n’étaient pas réglées.

Je passai trois semaines d’angoisse à l’ambassade, surveillé jour et nuit par une escouade de soldats armés. L’ambassadeur me confirma ce que je savais déjà : si les militaires décidaient de bloquer l’ambassade et de m’arrêter, personne n’aurait pu les en empêcher.

Pendant ce temps, mon appartement était fouillé de fond en comble, ma voiture démontée jusqu’à la dernière vis, et mes amis arrêtés puis interrogés. On leur interdisait ensuite d’exercer toute fonction ayant un rapport avec l’étranger, notamment dans la marine marchande.

Mon départ de Roumanie s’effectua sous la protection du conseiller culturel (dans la voiture qui me précédait) et d’un policier (dans celle qui me suivait). Les deux véhicules m’accompagnèrent sur environ quatre-vingts kilomètres à l’intérieur de la Bulgarie.

Puis ils me souhaitèrent bonne chance en me conseillant de surveiller avec prudence tout camion venant de derrière ou en sens inverse.

Mon poste diplomatique suivant fut en République fédérale d’Allemagne, où je bénéficiai discrètement de la protection des services secrets français pendant trois ans.

P.S.

Le ministère français des Affaires étrangères me communiqua la liste des reproches formulés par les autorités roumaines à mon encontre. Parmi eux :

  • avoir encouragé les étudiants à écouter Radio Free Europe ;
  • avoir introduit la « méditation transcendantale » en Roumanie et contaminé le gouvernement roumain, qui aurait aussitôt été remanié.

Je ne savais absolument rien de ce mouvement. Voici pourtant l’origine de cette accusation :

Un vendredi, à la fin d’un cours, pour occuper le dernier quart d’heure, j’avais sous la main un article du Nouvel Observateur consacré à diverses sectes, toutes plus ou moins ridicules, avec leurs adresses parisiennes et leurs numéros de téléphone.

Pour détendre l’atmosphère, j’avais fait, sur le ton de la plaisanterie, un commentaire amusé sur la méditation transcendantale.

Telle fut ma contribution à ce « mouvement subversif ».

On m’accusait également d’avoir écrit un livre hostile à la Roumanie — accusation qui, sous le communisme, pouvait conduire directement en prison.

Itinéraire tortueux d’une contrebasse roumaine – (8) Dans les griffes de la Securitate

Et voici le deuxième article de Casimir paru dans le numéro de septembre 2022 de la revue roumaine Orizont

((Nous poursuivons la publication du texte de Casimir d’Angelo, professeur à Cambridge, ancien lecteur de français à l’Université de Galați, expulsé de Roumanie sous Ceaușescu. Casimir d’Angelo s’est installé à La Ciotat. — Ioan T. Morar.)

Les Roumains n’avaient pas le droit de voyager à l’étranger. Les manuels de langues étrangères ne pouvaient contenir aucune description de scènes se déroulant hors du pays. Ainsi, un texte intitulé « Promenade le long de la Seine à Paris » était remplacé par une promenade à Bucarest avec Monsieur Dupont.

Notre fierté, à nous Français, de faire connaître notre culture à travers des revues, des films ou des documentaires se heurtait à des décennies de frustrations et de rêves inassouvis. Dans une séquence montrant Alain Souchon et Isabelle Adjani poursuivant leur course dans un grand magasin parisien, le public oubliait complètement l’intrigue pour admirer avec émerveillement le déferlement de lumières, de couleurs, de marchandises et d’objets de toutes sortes. Les magasins roumains, eux, étaient vides, sombres et poussiéreux.

Une rumeur circulait : parmi les personnes qui gravitaient autour de moi — étudiants, collègues, connaissances — trois sur cinq informaient la Securitate. Dans ces conditions, il était naturellement impossible de distinguer les étudiants sincères des informateurs. Il en allait de même pour mes collègues, désespérés de ne jamais parvenir à me convaincre totalement de leur sincérité.

Toutes les relations humaines étaient brisées, dénaturées, rongées par le doute.

La suspicion était devenue systémique. Les parents ne faisaient pas confiance à leurs enfants, qu’ils manipulaient afin qu’ils répètent tout ce qu’ils voyaient ou entendaient. Les voisins se méfiaient les uns des autres, les collègues également.

Au retour d’un week-end à Iași, je subis les reproches d’un étudiant camerounais que j’appréciais beaucoup et qui souffrait déjà des rigueurs du premier hiver roumain.

Nous étions au début du mois de décembre et la température était descendue à –20 °C.

Voyant que mon appartement était éclairé, il était descendu de l’autobus pour venir frapper à ma porte.

Le lundi matin, furieux, il m’accusa publiquement dans le hall de l’université :

— Vous avez refusé de m’ouvrir !

— Mais je n’étais pas chez moi !

— Si, vous y étiez. J’ai entendu du bruit à l’intérieur, puis vous avez éteint la lumière.

Mes collègues et moi comprîmes immédiatement ce qui s’était passé. Nous connaissions déjà les méthodes de la Securitate et les privilèges accordés aux amis du régime. Nous tentâmes désespérément de changer de sujet, mais l’étudiant insistait.

Je dus finalement le prendre à part et lui promettre une explication plus tard.

Chaque fois que nous, diplomates, nous absentions, nos appartements — remplis de whisky et de cigarettes Kent, facilement reconnaissables à leur filtre blanc — étaient mis à la disposition d’amis du Parti communiste.

Ils y organisaient à l’insu de leurs épouses légitimes de véritables nuits de débauche.

À partir de ce moment-là, je commençai à coller quelques cheveux sur la porte d’entrée. À mon retour, je les retrouvais systématiquement rompus.

Mais je commis une erreur que notre ambassadeur me reprocha immédiatement.

Lors d’une conversation informelle, je lui annonçai avec satisfaction que j’avais remplacé la serrure roumaine de mon appartement par une serrure française afin d’empêcher la Securitate d’y pénétrer.

Il m’expliqua que c’était une très mauvaise idée.

En privant la Securitate de l’usage paisible de mon appartement, je risquais de les pousser à enfoncer la porte et à voler mes biens, tout en prétendant qu’il s’agissait d’un cambriolage ordinaire.

Ce scénario faillit effectivement se produire.

La Securitate fut surprise lors d’un de mes retours imprévus de France.

À l’été 1981, mon amie souhaita visiter la Roumanie. Nous décidâmes de rentrer plus tôt que prévu.

Lorsque nous arrivâmes devant l’appartement, je ne parvins pas à introduire ma clé dans la serrure française. Avant même que je comprenne pourquoi, la porte s’ouvrit.

Un homme, visiblement surpris, balbutia :

— Mais… que faites-vous ici ? Les cours n’ont pas encore commencé !

— Non, en effet. Mais vous, que faites-vous dans mon appartement ?

— Nous voulions simplement vérifier que tout allait bien.

— Je vois. Vous avez donc forcé et remplacé ma serrure pour vérifier que tout allait bien. Peut-être pourriez-vous alors me remettre les clés ?

— Nous n’en avons qu’une.

— Bien sûr. Dans ce cas, donnez-moi l’unique clé que vous possédez.

Que se serait-il passé si j’étais revenu à la date prévue, fin septembre ? Un faux cambriolage aurait-il été mis en scène ?

Je ne le saurai jamais.

Il y eut aussi des drames.

Peu après mon arrivée, une étudiante de première année apprit que je me rendais dans la région de Galați et me demanda de l’emmener. Ses parents vivaient là-bas.

Nous partîmes ensemble.

Se croyant en sécurité dans ma voiture, elle se mit à critiquer le régime, Ceaușescu, la Securitate, malgré tous mes efforts pour lui faire comprendre qu’il valait mieux éviter ce sujet.

Je n’avais pas oublié les avertissements du conseiller culturel.

Je ne revis jamais cette jeune fille.

Elle n’avait pas vingt ans.

Deux mois plus tard, lorsque je demandai avec une colère feinte :

— Mais où est donc D. ? Je ne l’ai plus vue à l’université depuis deux mois !

On me répondit :

— Elle a changé d’université… elle est malade… etc.

Sachant les pots-de-vin en bouteilles de vin que les familles devaient verser pour obtenir une place universitaire à leurs enfants, l’explication du changement d’université n’était guère crédible.

L’histoire de C. fut encore plus tragique.

C. était une étudiante brillante de vingt ans, pure, ouverte et pleine de confiance dans l’humanité.

Un jour, un groupe d’étudiants était réuni chez moi autour d’un café.

Comme souvent, on me demandait de rapporter de France des dictionnaires Le Robert. Les demandes étaient innombrables.

Je répondais toujours :

— Il me faudrait un camion entier pour satisfaire tout le monde.

Et puis :

— Entre les médicaments, les dictionnaires, les magnétophones et les vêtements que l’on me réclame, mon salaire n’y suffirait pas.

— Pourtant, vous avez un très bon salaire !

— C’est vrai, mais je restaure actuellement une ancienne ferme du XIIIe siècle.

— Vous voulez dire 60 mètres carrés ?

— Non, 600 mètres carrés.

— C’est incroyable ! Nous n’avons droit qu’à six mètres carrés par personne. Les grands-parents ne comptent même pas dans le calcul. Et si nous dépassons les dix-huit mètres carrés pour deux parents et un enfant, l’État peut nous imposer un inconnu dans notre logement.

La conversation prenait une tournure politique. Je tentai donc de changer de sujet.

Mais C. insistait.

Elle était jeune, innocente et ne percevait pas le danger.

De toute façon, il était déjà trop tard.

Le lendemain, elle fut convoquée à la « Gestapo ».

Les mêmes méthodes revenaient toujours : sortie du lit à deux heures du matin, conduite dans les sous-sols de la Securitate, jetée sur une chaise sous une lumière aveuglante.

— Tu as dit ceci et cela à un étranger, ennemi de la patrie ! blablabla… Nous oublierons tout si tu acceptes de collaborer. Sinon, tes parents perdront leur emploi et toi, tu seras expulsée de l’université.

À vingt ans, découvrant soudain cet univers cauchemardesque, C., terrifiée, chercha un soutien moral.

Après bien des précautions, elle vint me demander conseil.

Elle devait désormais rédiger chaque semaine un rapport sur moi à destination d’un capitaine de la Securitate et le déposer dans une boîte secrète portant le numéro 22.

D’autres personnes subirent également intimidations et interrogatoires nocturnes ; je ne connais pas toutes leurs histoires.

Grâce à ses nouvelles fonctions, C. apprenait parfois quels pièges on préparait contre moi.

Un samedi, elle m’avertit que le mardi suivant je serais invité à déjeuner chez Monsieur H., le technicien de l’université, et que son épouse servirait un poulet.

Dans un pays où même l’idée du poulet avait disparu, cela constituait déjà un événement.

La manipulation était évidente.

Comme prévu, Monsieur H. m’invita et me recommanda mystérieusement de ne parler à personne de ce repas.

Le jour venu, je déjouai facilement le piège.

Je n’avais jamais autant loué le régime et son dirigeant que pendant ce déjeuner.

C. ne savait jamais quoi écrire dans ses rapports. Elle avait le sentiment de trahir le bien au profit du mal.

Je lui proposai alors de rédiger ensemble ces fameux rapports.

C’est ce que nous fîmes jusqu’à mon départ.

Depuis, je n’ai plus jamais eu de nouvelles d’elle.

Je prie le Ciel pour qu’elle et sa famille soient encore en vie, en bonne santé et heureuses.

L’expérience de R. est tout aussi révélatrice.

Je l’avais connue institutrice : une jeune femme naturellement joyeuse, énergique et sociable.

Deux ans auparavant, elle avait été recrutée par l’université.

Comme tout enseignant, elle avait de bons et de mauvais étudiants.

Parmi eux figurait malheureusement l’un des rejetons de la nomenklatura : arrogant, paresseux et persuadé de son importance.

Accrochez-vous : cette histoire est d’une profonde tristesse.

Ce fils de l’aristocratie rouge savait à peine lire.

Ayant toujours vécu dans l’opulence et l’insouciance, il n’avait jamais appris l’effort.

R., malheureusement pour elle, croyait encore à la justice, au mérite et à la réussite obtenue par le travail.

Lors de son premier examen, ce privilégié rendit une copie presque blanche.

R. le fit échouer.

L’orage éclata immédiatement.

Dans l’univers de Ceaușescu, les statistiques officielles devaient afficher 100 % de réussite partout : à l’université, dans les usines, dans l’agriculture.

Et les fils du régime devaient naturellement obtenir les meilleures notes, puisque leur avenir dépendait de leurs résultats.

Les pressions, les menaces et les tentatives de chantage se multiplièrent afin de convaincre R. d’accorder la meilleure note possible à cet étudiant.

Elle refusa.

Pour la punir, on l’obligea à donner gratuitement huit heures de cours particulières par jour durant tout l’été afin de préparer le jeune homme à la session de rattrapage.

Elle accepta courageusement.

Mais, en septembre, le résultat fut identique.

L’étudiant restait aussi ignorant qu’auparavant.

Il échoua une seconde fois.

Une commission composée notamment du recteur de l’université, du chef du département des langues du ministère de l’Éducation, d’un représentant du ministère de l’Intérieur et d’un représentant de la Securitate l’accusa alors de sabotage statistique et d’insubordination.

Elle fut immédiatement rétrogradée : d’enseignante universitaire, elle redevint institutrice, puis éducatrice.

R. était une bonne amie.

Elle me raconta son histoire sans haine ni colère, avec ce sourire doux, tenace et inoubliable qui caractérise les âmes profondément bienveillantes.

Après mon départ de Roumanie, je n’ai plus jamais eu de nouvelles d’elle.

Parcours tortueux d’une contrebasse roumaine (7) – L’Ange et les agents de la Securitate

Voici donc le premier article que publie Casimir dans la revue Orizont d’août 2022

Pour qui ne lit pas le roumain, en voici une traduction :

L’Ange et les agents de la Securitate

Casimir D’Angelo

Dans un article de L’Express consacré aux Français surveillés par les services de sécurité alors qu’ils se trouvaient en Roumanie, j’ai trouvé le passage suivant :

« Le lecteur Casimir d’Angelo, qui travaillait à l’Université de Galați dans le cadre des échanges culturels franco-roumains, entretenait des contacts dans le milieu étudiant, s’informait sur la situation socio-politique et diffusait des idées hostiles au régime. Il incitait les étudiants à écouter des stations de radio étrangères défavorables au pays, notamment Radio Europe Libre. Pour mener ses activités, le lecteur avait organisé un réseau d’agents recrutés parmi les étudiants qui lui fournissaient les informations les plus nombreuses. »

Préface d’Ioan T. Morar

Peu après avoir fait la connaissance de Denis Roux, mon professeur de provençal, celui-ci m’invita chez lui pour rencontrer un ami connaissant très bien la Roumanie.

Cet ami était Casimir d’Angelo, professeur à Cambridge, linguiste érudit, doté d’un humour remarquable et d’un art de la conversation exceptionnel.

Il m’apprit qu’il avait été lecteur de français à Galați.

Nous évoquâmes alors les lecteurs français présents dans les universités roumaines à l’époque, leurs projections de films français en 16 mm et les difficultés de leur diffusion.

Casimir me raconta ses « aventures » avec la Securitate, la manière dont il fut finalement exfiltré de Roumanie par les services secrets français après avoir été déclaré persona non grata.

Né en Sicile, il avait vécu quelque temps à La Ciotat avec ses parents. Nous nous sommes ensuite revus à plusieurs reprises en Provence.

Je lui demandai alors de raconter son expérience d’étranger placé sous surveillance en Roumanie.

Comment suis-je passé d’amoureux de la Roumanie à espion ?

Mon histoire d’amour avec la Roumanie a commencé durant l’été 1969, lorsque j’ai obtenu une bourse du ministère français des Affaires étrangères. Ce fut un mois merveilleux consacré à parcourir le pays et à découvrir son peuple, ces cousins latins qui étaient les nôtres.

De nombreuses rencontres étaient alors organisées avec des jeunes venus des pays situés de l’autre côté du Rideau de fer : RDA, Union soviétique, Bulgarie, Hongrie, etc. Pour un linguiste passionné des cultures du monde, l’enthousiasme était tel qu’en deux semaines je parlais déjà suffisamment bien roumain pour servir d’interprète à toute cette jeunesse internationale. J’avais la chance de bien maîtriser l’allemand, le russe et le chinois, ainsi que de posséder quelques notions de hongrois.

Durant mes années universitaires, j’ai partagé cet enthousiasme pour la Roumanie à travers une série de conférences illustrées de diapositives consacrées à sa géographie, son histoire, sa latinité et à la beauté du pays.

Lorsque l’occasion s’est présentée d’intégrer les Affaires étrangères, j’ai immédiatement posé ma candidature pour le premier poste disponible en Roumanie. Ce fut celui de lecteur de français — le « lecteur français » — et directeur de la Bibliothèque française, autrement dit du Centre culturel français, à l’Université de Galați.

Je franchis la frontière par une nuit de novembre 1980, sous une abondante chute de neige. J’étais rempli d’enthousiasme.

Pourtant, les formalités durèrent longtemps. Je me dis que c’était normal : je venais d’un pays occidental, considéré comme un « ennemi » de la Roumanie. Le contrôle fut complet et sévère. Un léger malaise, presque une amertume, me traversa l’esprit. Je commençais à comprendre que nos liens de parenté latine s’arrêtaient là où commençait la politique.

Lorsque j’arrivai à l’ambassade de France, il était presque minuit. Le conseiller culturel m’attendait malgré l’heure tardive.

Notre conversation fut à la fois chaleureuse et hallucinante. On me parla de neutralité, ce qui semblait normal, mais aussi de prudence, de micros cachés, d’écoutes téléphoniques.

Ridicule, pensais-je.

Comment un être aussi insignifiant que moi pouvait-il susciter autant d’attention et mobiliser tant d’énergie de la part d’un appareil d’État entier ?

Je me persuadai qu’il s’agissait d’exagérations et j’oubliai rapidement ces précieux avertissements.

Le lendemain, je pris la route de Galați. L’accueil à l’université fut chaleureux et agréable. Tous semblaient m’attendre comme on attend la chaleur au cœur de l’hiver. Nicolae, le chef du département de français, la chaleureuse T. du département de russe et tant d’autres.

Les discussions allaient bon train, les rires résonnaient, lorsqu’un changement brutal se produisit.

Les visages s’assombrirent soudainement. Une sorte de souffrance sembla peser sur chacun. L’atmosphère devint lourde et pénible.

Je fus pris de peur.

Mon corps tout entier se mit à trembler.

Vêtu d’un imperméable et coiffé d’un chapeau de feutre, entouré d’un petit groupe de serviteurs craintifs, un homme apparut dans l’embrasure de la porte. Il traversa la pièce dans un silence total avant de disparaître dans la salle voisine.

Cet être qui semblait sorti d’un cauchemar était le responsable départemental de la Securitate.

Il était venu voir à quoi ressemblait cet étranger, cet ennemi du peuple roumain venu saper la magnifique République socialiste et son avenir radieux, et auquel il consacrerait les trois années que devait durer ma mission.

Le problème de mon nom

La première mesure prise par la Securitate fut de censurer mon nom.

C’était un nom religieux !

Il fallait donc l’interdire, comme les bibles ou les ouvrages de référence religieux.

À partir de ce moment-là, tout le monde devait m’appeler « Monsieur Casimir ».

Cette décision engendra une situation absurde : lors des réunions officielles, j’étais « Monsieur d’Angelo » pour l’ambassade de France et « Monsieur Casimir » pour les autorités roumaines.

Il est vrai qu’en Roumanie on pouvait changer officiellement de nom en quelques heures. Aux yeux des autorités, conserver un nom jugé condamnable relevait presque de la faute.

Enseigner la littérature sous la censure

Les cours de littérature française des XVIe, XVIIe et XVIIIe siècles exigeaient de véritables acrobaties.

Comment expliquer que Descartes cherchait à démontrer scientifiquement l’existence de Dieu ?

Comment enseigner Racine sans parler de foi religieuse, de jansénisme, de prédestination ou de la grâce divine ?

Comment aborder Molière sans évoquer Tartuffe et la critique de la fausse dévotion ?

La politique constituait un sujet tout aussi sensible.

Comment étudier Montesquieu, Rousseau, Voltaire ou Diderot sans mentionner leur rejet de l’absolutisme, de la dictature ou leur défense de la séparation des pouvoirs ?

Toutes ces censures existaient réellement, mais elles n’étaient jamais officiellement reconnues.

Protégé par mon statut diplomatique, je décidai donc d’enseigner la littérature comme je l’aurais fait en France.

Mes collègues l’espéraient secrètement eux aussi.

Les étudiants montrèrent immédiatement un grand intérêt. Très vite, mon auditoire officiel passa de 45 à 103 personnes.

Profitant de mon statut diplomatique, je franchissais régulièrement les « lignes jaunes ».

Dans les cours d’histoire, avec une fausse naïveté, j’expliquais par exemple comment les Mérovingiens organisaient artificiellement la pénurie alimentaire afin de maintenir la population dans des files d’attente interminables et l’empêcher ainsi de réfléchir.

Cela m’amusait.

Mais je me demandais parfois si mon devoir de neutralité ne m’imposait pas de me taire plutôt que de me réfugier derrière la noble obligation de dire la vérité.

Après tout, j’étais l’invité des autorités roumaines et mon attitude pouvait compromettre l’avenir de nos modestes échanges culturels.

C’était un dilemme complexe.

Pourtant, voir les étudiants à la fois fascinés et stupéfaits me donnait le sentiment d’avoir agi correctement.

J’avais l’impression d’être le bras victorieux d’étudiants innocents face à un régime peu humain.

Monsieur H. et la photocopieuse

Dans tout le département, il n’existait qu’une seule photocopieuse.

Elle était placée sous la surveillance de Monsieur H., informateur avéré de la Securitate.

Un jour, alors que je me rendais à son bureau pour lui demander de reproduire quelques documents, je le surpris en train d’espionner mon cours.

Depuis sa pièce, des haut-parleurs diffusaient les toux et les fragments de conversation de mes étudiants.

Je lui assurai que je me doutais depuis longtemps de cette surveillance et que cela ne m’offusquait plus, puisque je n’avais rien à cacher.

J’avais déjà appris à comprendre le double jeu de Monsieur H.

Le prestige de l’Occident

Je bénéficiais d’un certain prestige simplement parce que je pouvais franchir les frontières à ma guise, conduire une voiture digne d’un ministre, m’habiller selon la mode parisienne et écouter de la musique sur un magnétophone performant introuvable en Roumanie.

Tout cela dans un pays de vingt-deux millions d’habitants enfermés à l’intérieur de leurs frontières.

Les soldats chargés de surveiller ces frontières pointaient leurs armes non vers un ennemi extérieur mais vers leur propre peuple.

Toute tentative de fuite se soldait par la mort.

Les femmes roumaines ne disposaient alors que de six ou sept modèles de robes différents. Les magazines de mode français relevaient du rêve.

Pour obtenir un appartement, il fallait déposer une demande hiérarchique auprès de son lieu de travail. Le dossier remontait ensuite aux autorités municipales puis départementales. Après plusieurs années d’attente, si la réponse était favorable, on pouvait choisir un appartement sur plan dont la construction ne commencerait peut-être que deux ou trois ans plus tard.

La même procédure existait pour l’achat d’une voiture.

Et encore, le choix se limitait à la Dacia, à la Wartburg ou à la Trabant.

La télévision de Ceaușescu

À cette époque, l’unique chaîne de télévision en noir et blanc diffusait quotidiennement pendant des heures des informations dont l’unique héros était Nicolae Ceaușescu.

Chaque journal commençait par trois lignes de titres dithyrambiques :

« Génie des Carpates »,

« Danube de la pensée »,

et d’autres formules du même genre.

On le voyait ensuite monter solennellement les marches d’un avion, accueilli et applaudi dans chaque pays visité par des foules enthousiastes.

Les cinq dernières minutes du journal étaient consacrées à l’éloge du Zimbabwe et de son immense président Mugabe.

Puis venaient trois minutes sur le terrorisme en Italie et la drogue en Occident.

Parcours tortueux d’une contrebasse roumaine (6) – Sur la piste de Casimir.

J’avais bien récupéré ma contrebasse dans la maison que Casimir restaurait à Tartaras. Mais de Casimir lui-même, plus aucune nouvelle depuis cette fameuse soirée d’adieu organisée chez nous à Bucarest, soirée qui nous avait d’ailleurs valu un discret mais très réel « message de désapprobation » de la Securitate.

Le génie des Carpathes savait tout faire ….

Puis les années ont filé.

Des décennies, même.

Jusqu’à cette année où j’ai enfin décidé de faire restaurer ma contrebasse. Et avec elle sont remontés à la surface quantité de souvenirs enfouis.

Une idée m’a alors tarabusté : qu’était devenu Casimir ?

Nous n’étions pas des amis intimes. Nous nous croisions de temps à autre à Bucarest dans des soirées lorsqu’il était de passage dans la capitale. Nous fréquentions davantage d’autres lecteurs de français disséminés dans les universités roumaines. Patrice V., par exemple, fut l’un de ceux qui nous ouvrit les portes du Maramureș.

En réalité, le moment où nous avons le plus côtoyé Casimir fut probablement cette soirée d’adieu. Je me souviens même que, l’après-midi précédant son départ, j’avais effectué la vidange de sa voiture dans la cour de l’École française. C’était ce même véhicule qui, le lendemain matin, quittait Bucarest en direction de la frontière, escorté par l’attaché culturel et les gardes de sécurité de l’ambassade.

Pour retrouver sa trace, je n’ai pas mené d’enquête dans la vallée du Gier où son patronyme est relativement répandu. Je me suis contenté d’explorer Internet.

Et là, les outils dont nous disposons aujourd’hui ont accompli ce qui aurait relevé de l’impossible il y a seulement vingt ans.

Peu à peu, j’ai pu reconstituer une partie de son parcours. Après la Roumanie, Casimir a poursuivi une brillante carrière universitaire internationale, notamment en lien avec l’université de Cambridge et plusieurs institutions chinoises. Il serait peut être localisé actuellement du côté de la Ciotat.

Mais la découverte la plus précieuse fut tout autre.

J’ai retrouvé une série d’articles qu’il a consacrée à son séjour roumain, publiée dans la revue roumaine Orizont entre août et octobre 2022.

Ces textes sont passionnants.

Ils décrivent exactement l’époque que nous avons vécue. Ils racontent avec une remarquable précision cette Roumanie de Ceaușescu que nous avions tant de mal à faire comprendre à nos familles et à nos amis restés en France. Beaucoup peinaient à croire ce que nous leur racontions tant la réalité dépassait parfois l’imagination. Pourtant, tout cela était bien réel.

À travers ses souvenirs, c’est tout un monde disparu qui ressurgit.

Dans le prochain article, je publierai la première partie des mémoires de Casimir, accompagnée de mes propres commentaires et souvenirs. Une plongée dans une époque aussi fascinante qu’ubuesque.

Itinéraire tortueux d’une contrebasse roumaine – (5) De déménagements en déménagements puis crac la catastrophe et la renaissance !

Lorsque nous avons quitté la Roumanie au terme des deux années réglementaires de mon service national comme VSNA (Volontaire du Service National Actif), nous avions une certitude : repartir à l’étranger, oui… mais surtout pas dans un pays de l’Est !

Le destin, qui possède un solide sens de l’humour, en décida autrement. C’est ainsi que nous avons enchaîné avec… la Bulgarie. Et pas pour un simple passage éclair : six années complètes !

Pendant ce temps, la contrebasse avait été mise à l’abri dans un cagibi d’une ancienne ferme du Pilat, à Tartaras, chez Casimir. Enfin, « à l’abri » est une façon de parler. Disons qu’elle patientait dans la pénombre en attendant des jours meilleurs.

De Casimir, je n’avais plus aucune nouvelle. Deux années passèrent encore. Puis, à l’occasion d’un séjour estival chez mes beaux-parents près de Roanne, je me décidai enfin à décrocher mon téléphone pour appeler le père de Casimir, dont j’avais conservé le numéro comme un explorateur garde une vieille carte au trésor.

La suite, vous la connaissez : la contrebasse fut retrouvée !

Les années suivantes, elle suivit fidèlement nos tribulations administratives et géographiques. Après la Bulgarie vinrent plusieurs destinations en France, puis une année en Suède, avant un nouveau retour au pays. La vieille dame traversait les déménagements sans broncher et semblait promise à une retraite paisible.

Mais c’était sans compter sur le dernier déménagement.

À l’époque, nous habitions Écully, la banlieue chic de Lyon, et nous venions d’acheter notre maison… dans le Pilat. La boucle était presque bouclée.

Les déménageurs s’activaient au milieu des montagnes de cartons accumulés par une famille de six personnes. Et puis, je ne sais plus très bien comment, le drame se produisit.

La contrebasse, adossée à un mur en attendant son tour, glissa soudainement.

Et s’écrasa au sol.

Manche cassé.

Crac !
Boum !

Après avoir traversé l’Europe, survécu aux changements de pays, aux caves, aux greniers et aux déménagements successifs, elle venait d’être vaincue par quelques secondes d’inattention.

L’instrument arriva donc à destination en bon état mais en deux parties comme le mat de mon Fireball !

Quelques semaines plus tard, je réalisai une réparation de fortune pour lui redonner vaguement sa silhouette d’origine. Le résultat était… disons… optimiste.

Et puis le temps passa.

Trece timpul.

Nous avons continué à déménager, en France et ailleurs. La contrebasse, elle, resta à la maison. Reléguée à l’étage, dans un coin, elle prenait doucement la poussière en attendant qu’on s’occupe enfin de son sort.

Et puis, cette année, je me suis décidé.

Direction un luthier de Vienne !

Ou il est aisé de considérer qu’une Citroën Berlingo est un véhicule beaucoup plus approprié pour le transport d’une contrebasse qu’une Lada 1300 s !

L’opération fut menée tambour battant. Quelques semaines plus tard, la voilà ressuscitée, droite sur ses pieds, prête à retrouver sa voix grave et profonde.

La contrebasse a retrouvé sa jeunesse… pas moi !
Bucarest entre 1980 et 1982

Mais l’histoire n’est pas terminée.

Car si je n’ai jamais revu Casimir, je viens en revanche de remettre la main sur toute une série de documents qui vont jeter une lumière nouvelle sur cette époque aujourd’hui disparue : la Roumanie des années Ceaușescu.

Et croyez-moi, il y a encore quelques histoires à raconter…

Alors…

À suivre !

Inutile !

On a beau disposer d’un sujet historique de premier ordre, lorsque les personnages de votre ouvrage et vos lecteurs se liguent contre vous, la tâche de l’écrivain s’avère pour le moins ardue.

La situation dérape quand l’issue réside dans l’élimination physique du plus célèbre des journalistes littéraires, de surcroit directeur d’une académie prestigieuse.

Peut-on alors s’étonner si les catastrophes s’enchainent ?

La troisième guerre mondiale menace, un président de la République échappe de peu à un attentat agricole. Les sorciers du Berry mènent le sabbat infernal, tandis qu’une péniche en folie affole les éclusiers du Rhône.

On se doute où tout ceci finira…

Tout au long de ce récit insensé, c’est en fin de compte le processus de l’écriture qui émerge en image subliminale.

https://www.kobo.com/fr/fr/ebook/inutile-1

Réinventer la littérature de gare !

La lecture pour se distraire durant un voyage ferroviaire a toujours constitué une panacée… Ainsi est née la littérature de gare.

« La littérature de gare, et plus particulièrement le roman de gare pour le roman, est un genre littéraire se caractérisant par des ouvrages se lisant facilement et rapidement, distrayants mais superficiels, qui tirent leur nom du fait qu’ils sont réputés être achetés dans les gares pour s’occuper en attendant son train ou pendant le voyage. Ce sont généralement des livres peu chers et de petit format, traitant d’histoires policières ou d’espionnage, ou d’histoires d’amour. Ainsi, ce sont souvent les genres paralittéraires qui sont désignés de cette façon ». (WIKIPEDIA).

Partant  de deux constats :

1.     Les chemins de fer ont évolués : quand  il fallait près  de 9 heures pour rallier Paris à Marseille avant l’irruption du TGV, il n’en faut plus désormais que 3 pour rallier la capitale à la cité phocéenne.

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2.     Un grand nombre de personnes « lambda » disposent d’un smartphone avec un large écran.  (« personnes lambda » pour qualifier des personnes qui ne sont pas de grands lecteurs.

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On se doit d’adapter la lecture à ces nouveaux paramètres.

Il convient donc de proposer au voyageur lecteur des œuvres courtes, distrayantes proposant une heure maximum de lecture.

De la même façon que des plateformes musicales du type Deezer  ou Spotify sont proposées dans le cadre de forfaits téléphoniques, une telle offre pourrait être proposée aux grandes majors  de la téléphonie (Free, SFR, Orange …) par Amazon KDP ou KOBO.

Amazon KDP  ou KOBO pourrait proposer une offre spécifique composée d’une sélection d’œuvres courtes, spécifiquement formatées pour être lues sur un téléphone avec l’application dédiée.

Cette approche pourrait ensuite conduire un certain nombre de lecteurs vers l’utilisation d’une véritable liseuse et donc d’une consommation littéraire plus large…

C’est pour ce format court que les aventures de Couic le charcutier ont été pensées.

sur KOBO

Lire sur une liseuse ou sur un livre ?

Le livre demeure un objet en soi, un objet que nous aimons tous. Mais est-il le support idéal pour … lire ?

Les liseuses, souvent mal aimées, sont-elles en passe de supplanter le papier ?

Pour ma part la réponse est oui, définitivement oui ! Je dis bien pour lire !

Précisons bien le propos, une liseuse ce n’est pas une tablette.

La différence est de taille : une liseuse est conçue pour lire et c’est tout ! Une tablette peut faire office de liseuse mais également de support pour surfer sur le net, écrire, recevoir des mails, regarder la télévision ou des vidéos, jouer, communiquer sur les réseaux sociaux par écrit ou oralement, on peut même téléphoner avec une tablette !

Alors pourquoi privilégier une liseuse pour… lire ?

Avant tout pour une raison de confort visuel. Sur une liseuse (comme sur une tablette) on peut adapter la taille du texte à sa vue, agrandir la police si l’on est fatigué.

La grande différence entre liseuse et tablette repose sur son écran et son mode d’affichage : sur une tablette, la source lumineuse vient vers vous, sur une liseuse c’est le texte qui est éclairé, on n’est jamais ébloui.

Dans une faible luminosité ou dans le noir absolu, tablettes et liseuses se valent, vous pouvez lire ! Mais en plein jour, dehors, au soleil, essayez de consulter l’écran de votre tablette … Alors que la liseuse demeure parfaitement … lisible !

Autre argument en faveur de la liseuse : son poids ! Un gros best-seller est difficile à tenir d’une main… Sur la tablette légère et que l’on tient aisément dans une seule main ce n’est pas un gros livre qui est contenu mais plusieurs dizaines, voire plusieurs centaines ! Alors imaginez partir en vacances ou en weekend ou dans les transports en commun avec une toute une rangée de votre bibliothèque dans votre poche !

Dans une liseuse vous êtes dans le texte et uniquement dans le texte, rien ne vient vous gêner, vous distraire.

Mais un livre reste un livre. Et puis demeurent les beaux livres ! Oui une tablette c’est moche mais cela constitue à mon sens le support idéal pour lire…

Qu’importe le flacon….