Trece Timpul

Autrefois, je tenais un blog. J’y déposais des fragments de vie, des souvenirs de voyages, des épisodes parfois insolites, parfois franchement rocambolesques, glanés au fil de nos expatriations. Une sorte de carnet de bord où se mêlaient le quotidien, l’aventure et quelques rencontres improbables.

Puis une question s’est imposée : que resterait-il de tout cela dans quelques années ? Les souvenirs ont la fâcheuse habitude de s’effacer, et les blogs, contrairement à ce que l’on croit, ne sont pas éternels. Une panne, un oubli, un hébergeur qui disparaît… et toute une mémoire peut s’évaporer.

C’est ainsi qu’est née l’idée d’écrire un livre.

Dans mes tiroirs sommeillait déjà l’ébauche d’un récit inachevé. J’ai donc choisi la voie du roman. Comme aurait pu le dire Coluche, c’est l’histoire d’un type qui essaie d’écrire un livre. Un étrange récit avec le temps en filigrane et qu’il trimbale de pays en pays sans jamais le terminer.

Mais, page après page, sans vraiment s’en rendre compte, il découvre que le sujet de son livre n’est pas celui qu’il croyait. Car derrière les voyages, les rencontres et les péripéties se dessine peu à peu une autre histoire.

La sienne. La mienne…

Parcours tortueux d’une contrebasse roumaine – (9) Personne non grata

Voici donc le troisième article publié par Casimir

Nous publions la troisième et dernière partie des mémoires de l’ancien lecteur de français à l’Université de Galați, expulsé de Roumanie pendant la période communiste. — Ioan T. Morar.)

Mes étudiants, dont certains étaient déjà pères de famille, s’endormaient souvent pendant les cours, épuisés. Dans une ville de 300 000 habitants, il n’existait que quelques points de vente de lait : de minuscules kiosques ouverts de 6 h à 7 h du matin. Il n’y avait pas assez de lait pour tout le monde. Les parents, paniqués, faisaient la queue toute la nuit. Lorsque les stocks s’épuisaient, des disputes éclataient.

La solution trouvée par les autorités fut d’ouvrir les dépôts pendant une heure également, mais à une heure indéterminée et totalement arbitraire. Résultat : les parents devaient faire la queue vingt-quatre heures sur vingt-quatre.

Toute la population guettait la moindre file d’attente. Celles-ci s’étendaient rapidement sur des centaines de mètres. Il était impossible de savoir ce qui se trouvait au bout ; le rituel consistait à poser systématiquement la question :

— Qu’est-ce qu’on distribue ?

À l’arrivée, la surprise pouvait être au rendez-vous : des abricots liquéfiés, des prunes servies à la louche. Une fois… miracle ! Au bout de la file, il y avait des bananes. Bien entendu, une telle marchandise n’était pas destinée à être consommée. Elle servait de monnaie d’échange et passait de transaction en transaction.

Au début, les grands-parents passaient leur vie dans les files d’attente ; puis, lorsqu’ils mouraient, les parents devaient prendre la relève.

La veille de l’arrivée de ma sœur et de mon amie, j’avais réussi à trouver un œuf. Fier de mon exploit, je le gardais pour elles et mes collègues de l’ambassade l’admiraient. À un moment, je remarquai pourtant l’aspect étrange de la situation :

« Que vont penser mes visiteuses françaises lorsque, très fier, je leur présenterai cet objet insignifiant comme s’il s’agissait de l’une des sept merveilles du monde ? »

Bien sûr, les ambassades de France et d’Allemagne avaient mis en place un système commun : chaque mois, un camion de quarante tonnes de nourriture arrivait. Il suffisait de commander ; nous ne manquions de rien. Pourtant, par respect inconscient pour les souffrances de la population locale, les modestes marchandises offertes par amitié ou par troc prenaient une valeur sentimentale considérable.

Nos amis nous suppliaient de leur rapporter de France toutes sortes de médicaments, souvent vitaux. Malheureusement, en France, ils n’étaient délivrés que sur ordonnance. Désespérés, nos amis roumains me proposaient beaucoup d’argent, mais non seulement il n’y avait pratiquement rien à acheter en Roumanie, et le leu ne pouvait ni être changé ni exporté, mais accepter de l’argent nous paraissait sordide et immoral.

On nous proposait alors des vestes fabriquées dans des usines de confection pour l’exportation, une toque en fourrure de ragondin, etc. Mais cela ne changeait rien : en France, les pharmaciens ne délivraient pas de médicaments anticancéreux ou autres sans ordonnance.

La population s’organisait comme elle pouvait pour se nourrir. On racontait que certains navires chargés de viande destinée à l’exportation étaient parfois pillés de nuit avec la complicité des plus hautes autorités régionales. Lorsqu’un ami me donnait un ou deux morceaux de bœuf, il me demandait de ne poser aucune question et surtout de n’en parler à personne.

Chaque semaine, je devais consacrer plus d’une heure à l’expédition de ma bobine de film 16 mm par train. Les lectorats français de Roumanie avaient le droit de projeter un film par semaine dans un cadre restreint, dans des salles universitaires étroitement contrôlées. Il fallait passer par plusieurs guichets et faire la queue à chaque fois.

Pire encore : pour acheter un billet de train, il fallait d’abord faire la queue afin de savoir quel guichet vendait des billets pour la destination voulue. Le guichet concerné n’ouvrait qu’une demi-heure avant le départ ; des centaines de voyageurs se retrouvaient alors simultanément dans la même file. Beaucoup rentraient chez eux les mains vides.

Une fois dans le train, si l’on ne connaissait pas la gare d’arrivée, il fallait compter sur la bonne volonté des autres voyageurs pour savoir quand descendre. Les seules inscriptions visibles sur les quais étaient :

« Vive le Parti communiste roumain et… »

Vu d’Occident, tout paraissait terne et gris dans les villes roumaines, malgré la beauté des bâtiments. Les dix kilomètres précédant l’atterrissage à l’aéroport d’Otopeni donnaient déjà le ton : une succession de barbelés, de miradors, de chiens et de soldats armés.

Heureusement, mes collègues roumains étaient chaleureux et rendaient ma vie agréable. J’étais souvent invité à dîner chez eux et j’ai ainsi pu apprécier l’hospitalité et la bonne cuisine du pays. Nous passions aussi de longues soirées à bavarder chez moi.

Un divertissement populaire consistait à raconter « la blague du jour ». Chaque jour apportait une nouvelle plaisanterie. C’était une manière de colorer la tristesse ambiante.

Une blague qui faisait rire tout le monde à l’époque, mais qu’on ne comprendrait plus aujourd’hui, consistait simplement à dire :

— Bon appétit !

Il faut se rappeler que les magasins étaient alors totalement vides.

Lorsque Ceaușescu devait passer quelque part, tous les lycées, universités, entreprises, etc., étaient mobilisés. Chaque établissement disposait d’un emplacement déterminé à l’avance, et tout le monde devait applaudir le dirigeant sous peine de sanctions sévères. Les agents de la Securitate surveillaient tout avec vigilance. Des haut-parleurs diffusaient en même temps des applaudissements préenregistrés.

Lors d’un de ces événements, alors que je revenais d’un week-end à Iași, j’aperçus de loin quelqu’un sur mon balcon. La personne s’enfuit dès qu’elle me vit.

Les salles de cours étaient sombres ; il n’y avait que très peu d’ampoules. À partir de l’automne 1981, la population fut privée d’énergie dans les logements : plus de gaz, donc plus de chauffage, plus de boissons ni de repas chauds. Quand on connaît la rigueur de l’hiver roumain, on comprend les souffrances causées par le froid. Les gens passaient leurs soirées et leurs week-ends sous leurs couvertures.

Moi, au contraire, j’étais privilégié. Mon appartement, imposé par les autorités, était surchauffé. Mais il était aussi entouré de membres de la nomenklatura et d’informateurs. L’appartement, comme le téléphone, avait été spécialement équipé de micros.

Comble du luxe, l’ampoule du palier restait allumée vingt-quatre heures sur vingt-quatre et, lorsqu’elle grillait, elle était remplacée dans l’heure. Ainsi, mon voisin pouvait observer et écouter à sa guise.

Lorsque j’ouvrais ma porte à un visiteur, le voisin était automatiquement alerté — probablement par un système lumineux ou sonore — et ouvrait sa propre porte pour espionner et rédiger sans doute un rapport.

Je devais donc être prudent. J’avais mis au point plusieurs systèmes, sans être certain de leur efficacité. Par exemple, lorsqu’un étudiant me demandait au téléphone combien de pages devait comporter le prochain devoir, si je répondais « six pages », il devait comprendre que vers 18 heures ma porte ne serait pas verrouillée et qu’il devait entrer rapidement sans frapper.

De même, afin de brouiller les micros à distance, je mettais toujours la musique très fort.

Un jour, je décidai de remplacer mon téléphone. Quoi de plus simple ? Il suffisait de débrancher l’ancien et de brancher le nouveau. Mais je découvris que je n’avais pas le droit de le faire moi-même.

Deux hommes vinrent. Je les surpris en train de manipuler l’intérieur de l’appareil et d’y introduire de petites pièces ressemblant à des microphones. Gênés, ils tentèrent de me fournir une explication que je n’avais même pas demandée. Il me semble que l’opération dura assez longtemps.

J’avais rédigé un résumé de mes expériences concernant cette époque et ce régime. J’en avais parlé — imprudemment sans doute — à mes collègues français. Très peu de Roumains étaient au courant.

Je devais partir en France le lendemain. Ce soir-là, une de mes connaissances passa chez moi et commença à me parler de son dernier interrogatoire par la Securitate, sans attendre que j’augmente le volume de la musique.

Au passage de la frontière roumano-yougoslave, je compris immédiatement qu’on m’attendait.

— Des citoyens roumains vous ont-ils confié des lettres à poster à l’étranger ?

— Non.

— Ouvrez vos bagages !

— Mais j’ai un passeport diplomatique.

— … (silence).

Mes bagages furent ouverts. Le vent très violent qui soufflait ce jour-là emporta quelques feuilles contenant les comptes rendus détaillés des interrogatoires de deux personnes par la Securitate. J’espère que le vent les dispersa suffisamment loin.

J’avais également une note griffonnée par une amie qui m’avertissait que la Securitate connaissait mes véritables activités. Cela m’avait amusé et intrigué : quelles activités pouvaient-elles bien être ?

Cette note fut naturellement confisquée.

On me retint pendant six longues heures avec une mitrailleuse pointée sur le ventre. Lorsque je demandai à aller aux toilettes, la porte resta ouverte et la mitrailleuse continua de me viser. Profitant d’un instant d’inattention, j’avalai quelques morceaux de papier contenant des adresses.

Je fus fouillé, tout comme ma voiture et mes bagages. Tout fut minutieusement inspecté, alors que cela était totalement illégal puisque j’étais détenteur d’un passeport diplomatique.

Dès que les soldats mirent la main sur mon manuscrit, les recherches cessèrent presque immédiatement. Ils finirent par me relâcher… provisoirement.

Je poursuivis mon voyage vers la France.

Deux semaines plus tard, je revins à mon poste où, comme je m’y attendais, je fus déclaré persona non grata. Il m’était interdit de quitter le territoire tant que les formalités concernant mon visa bulgare n’étaient pas réglées.

Je passai trois semaines d’angoisse à l’ambassade, surveillé jour et nuit par une escouade de soldats armés. L’ambassadeur me confirma ce que je savais déjà : si les militaires décidaient de bloquer l’ambassade et de m’arrêter, personne n’aurait pu les en empêcher.

Pendant ce temps, mon appartement était fouillé de fond en comble, ma voiture démontée jusqu’à la dernière vis, et mes amis arrêtés puis interrogés. On leur interdisait ensuite d’exercer toute fonction ayant un rapport avec l’étranger, notamment dans la marine marchande.

Mon départ de Roumanie s’effectua sous la protection du conseiller culturel (dans la voiture qui me précédait) et d’un policier (dans celle qui me suivait). Les deux véhicules m’accompagnèrent sur environ quatre-vingts kilomètres à l’intérieur de la Bulgarie.

Puis ils me souhaitèrent bonne chance en me conseillant de surveiller avec prudence tout camion venant de derrière ou en sens inverse.

Mon poste diplomatique suivant fut en République fédérale d’Allemagne, où je bénéficiai discrètement de la protection des services secrets français pendant trois ans.

P.S.

Le ministère français des Affaires étrangères me communiqua la liste des reproches formulés par les autorités roumaines à mon encontre. Parmi eux :

  • avoir encouragé les étudiants à écouter Radio Free Europe ;
  • avoir introduit la « méditation transcendantale » en Roumanie et contaminé le gouvernement roumain, qui aurait aussitôt été remanié.

Je ne savais absolument rien de ce mouvement. Voici pourtant l’origine de cette accusation :

Un vendredi, à la fin d’un cours, pour occuper le dernier quart d’heure, j’avais sous la main un article du Nouvel Observateur consacré à diverses sectes, toutes plus ou moins ridicules, avec leurs adresses parisiennes et leurs numéros de téléphone.

Pour détendre l’atmosphère, j’avais fait, sur le ton de la plaisanterie, un commentaire amusé sur la méditation transcendantale.

Telle fut ma contribution à ce « mouvement subversif ».

On m’accusait également d’avoir écrit un livre hostile à la Roumanie — accusation qui, sous le communisme, pouvait conduire directement en prison.

Itinéraire tortueux d’une contrebasse roumaine – (8) Dans les griffes de la Securitate

Et voici le deuxième article de Casimir paru dans le numéro de septembre 2022 de la revue roumaine Orizont

((Nous poursuivons la publication du texte de Casimir d’Angelo, professeur à Cambridge, ancien lecteur de français à l’Université de Galați, expulsé de Roumanie sous Ceaușescu. Casimir d’Angelo s’est installé à La Ciotat. — Ioan T. Morar.)

Les Roumains n’avaient pas le droit de voyager à l’étranger. Les manuels de langues étrangères ne pouvaient contenir aucune description de scènes se déroulant hors du pays. Ainsi, un texte intitulé « Promenade le long de la Seine à Paris » était remplacé par une promenade à Bucarest avec Monsieur Dupont.

Notre fierté, à nous Français, de faire connaître notre culture à travers des revues, des films ou des documentaires se heurtait à des décennies de frustrations et de rêves inassouvis. Dans une séquence montrant Alain Souchon et Isabelle Adjani poursuivant leur course dans un grand magasin parisien, le public oubliait complètement l’intrigue pour admirer avec émerveillement le déferlement de lumières, de couleurs, de marchandises et d’objets de toutes sortes. Les magasins roumains, eux, étaient vides, sombres et poussiéreux.

Une rumeur circulait : parmi les personnes qui gravitaient autour de moi — étudiants, collègues, connaissances — trois sur cinq informaient la Securitate. Dans ces conditions, il était naturellement impossible de distinguer les étudiants sincères des informateurs. Il en allait de même pour mes collègues, désespérés de ne jamais parvenir à me convaincre totalement de leur sincérité.

Toutes les relations humaines étaient brisées, dénaturées, rongées par le doute.

La suspicion était devenue systémique. Les parents ne faisaient pas confiance à leurs enfants, qu’ils manipulaient afin qu’ils répètent tout ce qu’ils voyaient ou entendaient. Les voisins se méfiaient les uns des autres, les collègues également.

Au retour d’un week-end à Iași, je subis les reproches d’un étudiant camerounais que j’appréciais beaucoup et qui souffrait déjà des rigueurs du premier hiver roumain.

Nous étions au début du mois de décembre et la température était descendue à –20 °C.

Voyant que mon appartement était éclairé, il était descendu de l’autobus pour venir frapper à ma porte.

Le lundi matin, furieux, il m’accusa publiquement dans le hall de l’université :

— Vous avez refusé de m’ouvrir !

— Mais je n’étais pas chez moi !

— Si, vous y étiez. J’ai entendu du bruit à l’intérieur, puis vous avez éteint la lumière.

Mes collègues et moi comprîmes immédiatement ce qui s’était passé. Nous connaissions déjà les méthodes de la Securitate et les privilèges accordés aux amis du régime. Nous tentâmes désespérément de changer de sujet, mais l’étudiant insistait.

Je dus finalement le prendre à part et lui promettre une explication plus tard.

Chaque fois que nous, diplomates, nous absentions, nos appartements — remplis de whisky et de cigarettes Kent, facilement reconnaissables à leur filtre blanc — étaient mis à la disposition d’amis du Parti communiste.

Ils y organisaient à l’insu de leurs épouses légitimes de véritables nuits de débauche.

À partir de ce moment-là, je commençai à coller quelques cheveux sur la porte d’entrée. À mon retour, je les retrouvais systématiquement rompus.

Mais je commis une erreur que notre ambassadeur me reprocha immédiatement.

Lors d’une conversation informelle, je lui annonçai avec satisfaction que j’avais remplacé la serrure roumaine de mon appartement par une serrure française afin d’empêcher la Securitate d’y pénétrer.

Il m’expliqua que c’était une très mauvaise idée.

En privant la Securitate de l’usage paisible de mon appartement, je risquais de les pousser à enfoncer la porte et à voler mes biens, tout en prétendant qu’il s’agissait d’un cambriolage ordinaire.

Ce scénario faillit effectivement se produire.

La Securitate fut surprise lors d’un de mes retours imprévus de France.

À l’été 1981, mon amie souhaita visiter la Roumanie. Nous décidâmes de rentrer plus tôt que prévu.

Lorsque nous arrivâmes devant l’appartement, je ne parvins pas à introduire ma clé dans la serrure française. Avant même que je comprenne pourquoi, la porte s’ouvrit.

Un homme, visiblement surpris, balbutia :

— Mais… que faites-vous ici ? Les cours n’ont pas encore commencé !

— Non, en effet. Mais vous, que faites-vous dans mon appartement ?

— Nous voulions simplement vérifier que tout allait bien.

— Je vois. Vous avez donc forcé et remplacé ma serrure pour vérifier que tout allait bien. Peut-être pourriez-vous alors me remettre les clés ?

— Nous n’en avons qu’une.

— Bien sûr. Dans ce cas, donnez-moi l’unique clé que vous possédez.

Que se serait-il passé si j’étais revenu à la date prévue, fin septembre ? Un faux cambriolage aurait-il été mis en scène ?

Je ne le saurai jamais.

Il y eut aussi des drames.

Peu après mon arrivée, une étudiante de première année apprit que je me rendais dans la région de Galați et me demanda de l’emmener. Ses parents vivaient là-bas.

Nous partîmes ensemble.

Se croyant en sécurité dans ma voiture, elle se mit à critiquer le régime, Ceaușescu, la Securitate, malgré tous mes efforts pour lui faire comprendre qu’il valait mieux éviter ce sujet.

Je n’avais pas oublié les avertissements du conseiller culturel.

Je ne revis jamais cette jeune fille.

Elle n’avait pas vingt ans.

Deux mois plus tard, lorsque je demandai avec une colère feinte :

— Mais où est donc D. ? Je ne l’ai plus vue à l’université depuis deux mois !

On me répondit :

— Elle a changé d’université… elle est malade… etc.

Sachant les pots-de-vin en bouteilles de vin que les familles devaient verser pour obtenir une place universitaire à leurs enfants, l’explication du changement d’université n’était guère crédible.

L’histoire de C. fut encore plus tragique.

C. était une étudiante brillante de vingt ans, pure, ouverte et pleine de confiance dans l’humanité.

Un jour, un groupe d’étudiants était réuni chez moi autour d’un café.

Comme souvent, on me demandait de rapporter de France des dictionnaires Le Robert. Les demandes étaient innombrables.

Je répondais toujours :

— Il me faudrait un camion entier pour satisfaire tout le monde.

Et puis :

— Entre les médicaments, les dictionnaires, les magnétophones et les vêtements que l’on me réclame, mon salaire n’y suffirait pas.

— Pourtant, vous avez un très bon salaire !

— C’est vrai, mais je restaure actuellement une ancienne ferme du XIIIe siècle.

— Vous voulez dire 60 mètres carrés ?

— Non, 600 mètres carrés.

— C’est incroyable ! Nous n’avons droit qu’à six mètres carrés par personne. Les grands-parents ne comptent même pas dans le calcul. Et si nous dépassons les dix-huit mètres carrés pour deux parents et un enfant, l’État peut nous imposer un inconnu dans notre logement.

La conversation prenait une tournure politique. Je tentai donc de changer de sujet.

Mais C. insistait.

Elle était jeune, innocente et ne percevait pas le danger.

De toute façon, il était déjà trop tard.

Le lendemain, elle fut convoquée à la « Gestapo ».

Les mêmes méthodes revenaient toujours : sortie du lit à deux heures du matin, conduite dans les sous-sols de la Securitate, jetée sur une chaise sous une lumière aveuglante.

— Tu as dit ceci et cela à un étranger, ennemi de la patrie ! blablabla… Nous oublierons tout si tu acceptes de collaborer. Sinon, tes parents perdront leur emploi et toi, tu seras expulsée de l’université.

À vingt ans, découvrant soudain cet univers cauchemardesque, C., terrifiée, chercha un soutien moral.

Après bien des précautions, elle vint me demander conseil.

Elle devait désormais rédiger chaque semaine un rapport sur moi à destination d’un capitaine de la Securitate et le déposer dans une boîte secrète portant le numéro 22.

D’autres personnes subirent également intimidations et interrogatoires nocturnes ; je ne connais pas toutes leurs histoires.

Grâce à ses nouvelles fonctions, C. apprenait parfois quels pièges on préparait contre moi.

Un samedi, elle m’avertit que le mardi suivant je serais invité à déjeuner chez Monsieur H., le technicien de l’université, et que son épouse servirait un poulet.

Dans un pays où même l’idée du poulet avait disparu, cela constituait déjà un événement.

La manipulation était évidente.

Comme prévu, Monsieur H. m’invita et me recommanda mystérieusement de ne parler à personne de ce repas.

Le jour venu, je déjouai facilement le piège.

Je n’avais jamais autant loué le régime et son dirigeant que pendant ce déjeuner.

C. ne savait jamais quoi écrire dans ses rapports. Elle avait le sentiment de trahir le bien au profit du mal.

Je lui proposai alors de rédiger ensemble ces fameux rapports.

C’est ce que nous fîmes jusqu’à mon départ.

Depuis, je n’ai plus jamais eu de nouvelles d’elle.

Je prie le Ciel pour qu’elle et sa famille soient encore en vie, en bonne santé et heureuses.

L’expérience de R. est tout aussi révélatrice.

Je l’avais connue institutrice : une jeune femme naturellement joyeuse, énergique et sociable.

Deux ans auparavant, elle avait été recrutée par l’université.

Comme tout enseignant, elle avait de bons et de mauvais étudiants.

Parmi eux figurait malheureusement l’un des rejetons de la nomenklatura : arrogant, paresseux et persuadé de son importance.

Accrochez-vous : cette histoire est d’une profonde tristesse.

Ce fils de l’aristocratie rouge savait à peine lire.

Ayant toujours vécu dans l’opulence et l’insouciance, il n’avait jamais appris l’effort.

R., malheureusement pour elle, croyait encore à la justice, au mérite et à la réussite obtenue par le travail.

Lors de son premier examen, ce privilégié rendit une copie presque blanche.

R. le fit échouer.

L’orage éclata immédiatement.

Dans l’univers de Ceaușescu, les statistiques officielles devaient afficher 100 % de réussite partout : à l’université, dans les usines, dans l’agriculture.

Et les fils du régime devaient naturellement obtenir les meilleures notes, puisque leur avenir dépendait de leurs résultats.

Les pressions, les menaces et les tentatives de chantage se multiplièrent afin de convaincre R. d’accorder la meilleure note possible à cet étudiant.

Elle refusa.

Pour la punir, on l’obligea à donner gratuitement huit heures de cours particulières par jour durant tout l’été afin de préparer le jeune homme à la session de rattrapage.

Elle accepta courageusement.

Mais, en septembre, le résultat fut identique.

L’étudiant restait aussi ignorant qu’auparavant.

Il échoua une seconde fois.

Une commission composée notamment du recteur de l’université, du chef du département des langues du ministère de l’Éducation, d’un représentant du ministère de l’Intérieur et d’un représentant de la Securitate l’accusa alors de sabotage statistique et d’insubordination.

Elle fut immédiatement rétrogradée : d’enseignante universitaire, elle redevint institutrice, puis éducatrice.

R. était une bonne amie.

Elle me raconta son histoire sans haine ni colère, avec ce sourire doux, tenace et inoubliable qui caractérise les âmes profondément bienveillantes.

Après mon départ de Roumanie, je n’ai plus jamais eu de nouvelles d’elle.

Parcours tortueux d’une contrebasse roumaine (7) – L’Ange et les agents de la Securitate

Voici donc le premier article que publie Casimir dans la revue Orizont d’août 2022

Pour qui ne lit pas le roumain, en voici une traduction :

L’Ange et les agents de la Securitate

Casimir D’Angelo

Dans un article de L’Express consacré aux Français surveillés par les services de sécurité alors qu’ils se trouvaient en Roumanie, j’ai trouvé le passage suivant :

« Le lecteur Casimir d’Angelo, qui travaillait à l’Université de Galați dans le cadre des échanges culturels franco-roumains, entretenait des contacts dans le milieu étudiant, s’informait sur la situation socio-politique et diffusait des idées hostiles au régime. Il incitait les étudiants à écouter des stations de radio étrangères défavorables au pays, notamment Radio Europe Libre. Pour mener ses activités, le lecteur avait organisé un réseau d’agents recrutés parmi les étudiants qui lui fournissaient les informations les plus nombreuses. »

Préface d’Ioan T. Morar

Peu après avoir fait la connaissance de Denis Roux, mon professeur de provençal, celui-ci m’invita chez lui pour rencontrer un ami connaissant très bien la Roumanie.

Cet ami était Casimir d’Angelo, professeur à Cambridge, linguiste érudit, doté d’un humour remarquable et d’un art de la conversation exceptionnel.

Il m’apprit qu’il avait été lecteur de français à Galați.

Nous évoquâmes alors les lecteurs français présents dans les universités roumaines à l’époque, leurs projections de films français en 16 mm et les difficultés de leur diffusion.

Casimir me raconta ses « aventures » avec la Securitate, la manière dont il fut finalement exfiltré de Roumanie par les services secrets français après avoir été déclaré persona non grata.

Né en Sicile, il avait vécu quelque temps à La Ciotat avec ses parents. Nous nous sommes ensuite revus à plusieurs reprises en Provence.

Je lui demandai alors de raconter son expérience d’étranger placé sous surveillance en Roumanie.

Comment suis-je passé d’amoureux de la Roumanie à espion ?

Mon histoire d’amour avec la Roumanie a commencé durant l’été 1969, lorsque j’ai obtenu une bourse du ministère français des Affaires étrangères. Ce fut un mois merveilleux consacré à parcourir le pays et à découvrir son peuple, ces cousins latins qui étaient les nôtres.

De nombreuses rencontres étaient alors organisées avec des jeunes venus des pays situés de l’autre côté du Rideau de fer : RDA, Union soviétique, Bulgarie, Hongrie, etc. Pour un linguiste passionné des cultures du monde, l’enthousiasme était tel qu’en deux semaines je parlais déjà suffisamment bien roumain pour servir d’interprète à toute cette jeunesse internationale. J’avais la chance de bien maîtriser l’allemand, le russe et le chinois, ainsi que de posséder quelques notions de hongrois.

Durant mes années universitaires, j’ai partagé cet enthousiasme pour la Roumanie à travers une série de conférences illustrées de diapositives consacrées à sa géographie, son histoire, sa latinité et à la beauté du pays.

Lorsque l’occasion s’est présentée d’intégrer les Affaires étrangères, j’ai immédiatement posé ma candidature pour le premier poste disponible en Roumanie. Ce fut celui de lecteur de français — le « lecteur français » — et directeur de la Bibliothèque française, autrement dit du Centre culturel français, à l’Université de Galați.

Je franchis la frontière par une nuit de novembre 1980, sous une abondante chute de neige. J’étais rempli d’enthousiasme.

Pourtant, les formalités durèrent longtemps. Je me dis que c’était normal : je venais d’un pays occidental, considéré comme un « ennemi » de la Roumanie. Le contrôle fut complet et sévère. Un léger malaise, presque une amertume, me traversa l’esprit. Je commençais à comprendre que nos liens de parenté latine s’arrêtaient là où commençait la politique.

Lorsque j’arrivai à l’ambassade de France, il était presque minuit. Le conseiller culturel m’attendait malgré l’heure tardive.

Notre conversation fut à la fois chaleureuse et hallucinante. On me parla de neutralité, ce qui semblait normal, mais aussi de prudence, de micros cachés, d’écoutes téléphoniques.

Ridicule, pensais-je.

Comment un être aussi insignifiant que moi pouvait-il susciter autant d’attention et mobiliser tant d’énergie de la part d’un appareil d’État entier ?

Je me persuadai qu’il s’agissait d’exagérations et j’oubliai rapidement ces précieux avertissements.

Le lendemain, je pris la route de Galați. L’accueil à l’université fut chaleureux et agréable. Tous semblaient m’attendre comme on attend la chaleur au cœur de l’hiver. Nicolae, le chef du département de français, la chaleureuse T. du département de russe et tant d’autres.

Les discussions allaient bon train, les rires résonnaient, lorsqu’un changement brutal se produisit.

Les visages s’assombrirent soudainement. Une sorte de souffrance sembla peser sur chacun. L’atmosphère devint lourde et pénible.

Je fus pris de peur.

Mon corps tout entier se mit à trembler.

Vêtu d’un imperméable et coiffé d’un chapeau de feutre, entouré d’un petit groupe de serviteurs craintifs, un homme apparut dans l’embrasure de la porte. Il traversa la pièce dans un silence total avant de disparaître dans la salle voisine.

Cet être qui semblait sorti d’un cauchemar était le responsable départemental de la Securitate.

Il était venu voir à quoi ressemblait cet étranger, cet ennemi du peuple roumain venu saper la magnifique République socialiste et son avenir radieux, et auquel il consacrerait les trois années que devait durer ma mission.

Le problème de mon nom

La première mesure prise par la Securitate fut de censurer mon nom.

C’était un nom religieux !

Il fallait donc l’interdire, comme les bibles ou les ouvrages de référence religieux.

À partir de ce moment-là, tout le monde devait m’appeler « Monsieur Casimir ».

Cette décision engendra une situation absurde : lors des réunions officielles, j’étais « Monsieur d’Angelo » pour l’ambassade de France et « Monsieur Casimir » pour les autorités roumaines.

Il est vrai qu’en Roumanie on pouvait changer officiellement de nom en quelques heures. Aux yeux des autorités, conserver un nom jugé condamnable relevait presque de la faute.

Enseigner la littérature sous la censure

Les cours de littérature française des XVIe, XVIIe et XVIIIe siècles exigeaient de véritables acrobaties.

Comment expliquer que Descartes cherchait à démontrer scientifiquement l’existence de Dieu ?

Comment enseigner Racine sans parler de foi religieuse, de jansénisme, de prédestination ou de la grâce divine ?

Comment aborder Molière sans évoquer Tartuffe et la critique de la fausse dévotion ?

La politique constituait un sujet tout aussi sensible.

Comment étudier Montesquieu, Rousseau, Voltaire ou Diderot sans mentionner leur rejet de l’absolutisme, de la dictature ou leur défense de la séparation des pouvoirs ?

Toutes ces censures existaient réellement, mais elles n’étaient jamais officiellement reconnues.

Protégé par mon statut diplomatique, je décidai donc d’enseigner la littérature comme je l’aurais fait en France.

Mes collègues l’espéraient secrètement eux aussi.

Les étudiants montrèrent immédiatement un grand intérêt. Très vite, mon auditoire officiel passa de 45 à 103 personnes.

Profitant de mon statut diplomatique, je franchissais régulièrement les « lignes jaunes ».

Dans les cours d’histoire, avec une fausse naïveté, j’expliquais par exemple comment les Mérovingiens organisaient artificiellement la pénurie alimentaire afin de maintenir la population dans des files d’attente interminables et l’empêcher ainsi de réfléchir.

Cela m’amusait.

Mais je me demandais parfois si mon devoir de neutralité ne m’imposait pas de me taire plutôt que de me réfugier derrière la noble obligation de dire la vérité.

Après tout, j’étais l’invité des autorités roumaines et mon attitude pouvait compromettre l’avenir de nos modestes échanges culturels.

C’était un dilemme complexe.

Pourtant, voir les étudiants à la fois fascinés et stupéfaits me donnait le sentiment d’avoir agi correctement.

J’avais l’impression d’être le bras victorieux d’étudiants innocents face à un régime peu humain.

Monsieur H. et la photocopieuse

Dans tout le département, il n’existait qu’une seule photocopieuse.

Elle était placée sous la surveillance de Monsieur H., informateur avéré de la Securitate.

Un jour, alors que je me rendais à son bureau pour lui demander de reproduire quelques documents, je le surpris en train d’espionner mon cours.

Depuis sa pièce, des haut-parleurs diffusaient les toux et les fragments de conversation de mes étudiants.

Je lui assurai que je me doutais depuis longtemps de cette surveillance et que cela ne m’offusquait plus, puisque je n’avais rien à cacher.

J’avais déjà appris à comprendre le double jeu de Monsieur H.

Le prestige de l’Occident

Je bénéficiais d’un certain prestige simplement parce que je pouvais franchir les frontières à ma guise, conduire une voiture digne d’un ministre, m’habiller selon la mode parisienne et écouter de la musique sur un magnétophone performant introuvable en Roumanie.

Tout cela dans un pays de vingt-deux millions d’habitants enfermés à l’intérieur de leurs frontières.

Les soldats chargés de surveiller ces frontières pointaient leurs armes non vers un ennemi extérieur mais vers leur propre peuple.

Toute tentative de fuite se soldait par la mort.

Les femmes roumaines ne disposaient alors que de six ou sept modèles de robes différents. Les magazines de mode français relevaient du rêve.

Pour obtenir un appartement, il fallait déposer une demande hiérarchique auprès de son lieu de travail. Le dossier remontait ensuite aux autorités municipales puis départementales. Après plusieurs années d’attente, si la réponse était favorable, on pouvait choisir un appartement sur plan dont la construction ne commencerait peut-être que deux ou trois ans plus tard.

La même procédure existait pour l’achat d’une voiture.

Et encore, le choix se limitait à la Dacia, à la Wartburg ou à la Trabant.

La télévision de Ceaușescu

À cette époque, l’unique chaîne de télévision en noir et blanc diffusait quotidiennement pendant des heures des informations dont l’unique héros était Nicolae Ceaușescu.

Chaque journal commençait par trois lignes de titres dithyrambiques :

« Génie des Carpates »,

« Danube de la pensée »,

et d’autres formules du même genre.

On le voyait ensuite monter solennellement les marches d’un avion, accueilli et applaudi dans chaque pays visité par des foules enthousiastes.

Les cinq dernières minutes du journal étaient consacrées à l’éloge du Zimbabwe et de son immense président Mugabe.

Puis venaient trois minutes sur le terrorisme en Italie et la drogue en Occident.

Parcours tortueux d’une contrebasse roumaine (6) – Sur la piste de Casimir.

J’avais bien récupéré ma contrebasse dans la maison que Casimir restaurait à Tartaras. Mais de Casimir lui-même, plus aucune nouvelle depuis cette fameuse soirée d’adieu organisée chez nous à Bucarest, soirée qui nous avait d’ailleurs valu un discret mais très réel « message de désapprobation » de la Securitate.

Le génie des Carpathes savait tout faire ….

Puis les années ont filé.

Des décennies, même.

Jusqu’à cette année où j’ai enfin décidé de faire restaurer ma contrebasse. Et avec elle sont remontés à la surface quantité de souvenirs enfouis.

Une idée m’a alors tarabusté : qu’était devenu Casimir ?

Nous n’étions pas des amis intimes. Nous nous croisions de temps à autre à Bucarest dans des soirées lorsqu’il était de passage dans la capitale. Nous fréquentions davantage d’autres lecteurs de français disséminés dans les universités roumaines. Patrice V., par exemple, fut l’un de ceux qui nous ouvrit les portes du Maramureș.

En réalité, le moment où nous avons le plus côtoyé Casimir fut probablement cette soirée d’adieu. Je me souviens même que, l’après-midi précédant son départ, j’avais effectué la vidange de sa voiture dans la cour de l’École française. C’était ce même véhicule qui, le lendemain matin, quittait Bucarest en direction de la frontière, escorté par l’attaché culturel et les gardes de sécurité de l’ambassade.

Pour retrouver sa trace, je n’ai pas mené d’enquête dans la vallée du Gier où son patronyme est relativement répandu. Je me suis contenté d’explorer Internet.

Et là, les outils dont nous disposons aujourd’hui ont accompli ce qui aurait relevé de l’impossible il y a seulement vingt ans.

Peu à peu, j’ai pu reconstituer une partie de son parcours. Après la Roumanie, Casimir a poursuivi une brillante carrière universitaire internationale, notamment en lien avec l’université de Cambridge et plusieurs institutions chinoises. Il serait peut être localisé actuellement du côté de la Ciotat.

Mais la découverte la plus précieuse fut tout autre.

J’ai retrouvé une série d’articles qu’il a consacrée à son séjour roumain, publiée dans la revue roumaine Orizont entre août et octobre 2022.

Ces textes sont passionnants.

Ils décrivent exactement l’époque que nous avons vécue. Ils racontent avec une remarquable précision cette Roumanie de Ceaușescu que nous avions tant de mal à faire comprendre à nos familles et à nos amis restés en France. Beaucoup peinaient à croire ce que nous leur racontions tant la réalité dépassait parfois l’imagination. Pourtant, tout cela était bien réel.

À travers ses souvenirs, c’est tout un monde disparu qui ressurgit.

Dans le prochain article, je publierai la première partie des mémoires de Casimir, accompagnée de mes propres commentaires et souvenirs. Une plongée dans une époque aussi fascinante qu’ubuesque.

Itinéraire tortueux d’une contrebasse roumaine – (5) De déménagements en déménagements puis crac la catastrophe et la renaissance !

Lorsque nous avons quitté la Roumanie au terme des deux années réglementaires de mon service national comme VSNA (Volontaire du Service National Actif), nous avions une certitude : repartir à l’étranger, oui… mais surtout pas dans un pays de l’Est !

Le destin, qui possède un solide sens de l’humour, en décida autrement. C’est ainsi que nous avons enchaîné avec… la Bulgarie. Et pas pour un simple passage éclair : six années complètes !

Pendant ce temps, la contrebasse avait été mise à l’abri dans un cagibi d’une ancienne ferme du Pilat, à Tartaras, chez Casimir. Enfin, « à l’abri » est une façon de parler. Disons qu’elle patientait dans la pénombre en attendant des jours meilleurs.

De Casimir, je n’avais plus aucune nouvelle. Deux années passèrent encore. Puis, à l’occasion d’un séjour estival chez mes beaux-parents près de Roanne, je me décidai enfin à décrocher mon téléphone pour appeler le père de Casimir, dont j’avais conservé le numéro comme un explorateur garde une vieille carte au trésor.

La suite, vous la connaissez : la contrebasse fut retrouvée !

Les années suivantes, elle suivit fidèlement nos tribulations administratives et géographiques. Après la Bulgarie vinrent plusieurs destinations en France, puis une année en Suède, avant un nouveau retour au pays. La vieille dame traversait les déménagements sans broncher et semblait promise à une retraite paisible.

Mais c’était sans compter sur le dernier déménagement.

À l’époque, nous habitions Écully, la banlieue chic de Lyon, et nous venions d’acheter notre maison… dans le Pilat. La boucle était presque bouclée.

Les déménageurs s’activaient au milieu des montagnes de cartons accumulés par une famille de six personnes. Et puis, je ne sais plus très bien comment, le drame se produisit.

La contrebasse, adossée à un mur en attendant son tour, glissa soudainement.

Et s’écrasa au sol.

Manche cassé.

Crac !
Boum !

Après avoir traversé l’Europe, survécu aux changements de pays, aux caves, aux greniers et aux déménagements successifs, elle venait d’être vaincue par quelques secondes d’inattention.

L’instrument arriva donc à destination en bon état mais en deux parties comme le mat de mon Fireball !

Quelques semaines plus tard, je réalisai une réparation de fortune pour lui redonner vaguement sa silhouette d’origine. Le résultat était… disons… optimiste.

Et puis le temps passa.

Trece timpul.

Nous avons continué à déménager, en France et ailleurs. La contrebasse, elle, resta à la maison. Reléguée à l’étage, dans un coin, elle prenait doucement la poussière en attendant qu’on s’occupe enfin de son sort.

Et puis, cette année, je me suis décidé.

Direction un luthier de Vienne !

Ou il est aisé de considérer qu’une Citroën Berlingo est un véhicule beaucoup plus approprié pour le transport d’une contrebasse qu’une Lada 1300 s !

L’opération fut menée tambour battant. Quelques semaines plus tard, la voilà ressuscitée, droite sur ses pieds, prête à retrouver sa voix grave et profonde.

La contrebasse a retrouvé sa jeunesse… pas moi !
Bucarest entre 1980 et 1982

Mais l’histoire n’est pas terminée.

Car si je n’ai jamais revu Casimir, je viens en revanche de remettre la main sur toute une série de documents qui vont jeter une lumière nouvelle sur cette époque aujourd’hui disparue : la Roumanie des années Ceaușescu.

Et croyez-moi, il y a encore quelques histoires à raconter…

Alors…

À suivre !

Périple tortueux d’une contrebasse roumaine (4) – Ou comment traverser l’Allemagne avec des pneus à clous en été

Pour « le punir », d’avoir hébergé et facilité le départ d’un dangereux « agitateur sectaire » la sinistre Securitate roumaine avait donc subtilisé les quatre roues de sa quatre L.

Pour être précis, il convient tout d’abord indiquer qu’il avait troqué au bout de quelques mois en Roumanie, sa valeureuse Lada pour une Renault 4 fourgonnette, véhicule plus français que la Lada russe, mais surtout plus pratique pour les échappées en camping des weekends et vacances.

Pas très méchant dirons-nous, comme il était proche de l’Ambassade de par son statut dans le pays, il s’agissait, pourrait-on dire, d’une touche d’humour de la part ses amis barbouzes… 

Mais ce qui aurait pu paraître dérisoire au premier abord s’avérait en réalité fichtrement complexe à résoudre…

Comme d’habitude, il avait fallu faire contre mauvaise fortune bon cœur et déployer des trésors d’imagination pour se tirer de ce vilain pas.

À commencer par dénicher quatre roues de 4 L. Rappelons qu’en Roumanie, à l’époque, il était avant tout possible de rouler qu’en Dacia « o mie tre sute »… Dacia treize cent… Ersatz de Renault 12… 

Attention ! pas d’enthousiasme inconsidéré, en mille neuf cent quatre-vingt-deux on était loin, très loin des succès de la Logan des années deux mille en France ! Et pas moyen d’adapter les roues de la căruță locale à une « exotique » quatre L. 

Pas d’espoir non plus côté Lada, les pièces détachées des véhicules du grand frère soviétique ne risquaient pas d’assurer le roulement harmonieux de notre voiture de plombier de l’ouest décadent… 

Ah ! certes on avait bien ri ! Mais comment permettre à la pauvre auto de tracer sa route de nouveau ? 

Pour commencer, c’était simple : utiliser les deux roues de secours. Dame ! vu que l’on crevait à tire-larigot, rapport aux clous des fers perdus par les chevaux tirant les căruță le long des voies de circulation roumaines… 

Deux roues de secours, c’était un minimum pour se déplacer un tant soit peu dans ce beau pays !

Et de deux…

Pour la suite, richissime occidental il était doté du confort absolu et possédait de surcroit deux roues chaussées de pneus cloutés pour l’hiver.

Eurêka ! deux plus deux égal quatre… équation gagnante !

Oui, mais… pour fixer quatre roues… encore fallait-il disposer des écrous had oc… 

Va ‘en trouver ça en Roumanie en 1980… certes on aurait pu bricoler … comme les Roumains.

Et allez savoir, filetage à la noix ou quoi, pas moyen de se procurer lesdits écrous dans le commerce local…

Et c’est comme ça, qu’il reçut par la valise diplomatique du mercredi, douze boulons flambant neufs via le Service Auto des Ambassades (officine bien connue des vieux expats !)

Et deuxième conséquence : une traversée de la Germanie avec une voiture chaussée de roues cloutées, au cœur de l’été, alors que la chose était déjà « streng verboten » en plein hiver ! 

Des pneus à clous !!! et en plus en été !!!

D’où l’attaque d’apoplexie du garde-frontière à casque à pointe à la sortie du territoire à la vue de ces pneus… Mais… Raus ! 

Il faut dire que l’on parle d’un temps où les postes de douane marquaient encore la frontière de part et d’autre du Rhin…

Parcours tortueux d’une contrebasse roumaine – (3) – ou comment paumer une contrebasse entre Danube et vallée du Giers

Trece Timpul – Extrait de chapitre 2 : Ceauşescu şi poporul.

(…)

Une ou deux années s’étaient écoulées. Un été, alors qu’il était en vacances en France, il s’était décidé à renouer avec Casimir pour tenter de récupérer la contrebasse…

Le numéro de téléphone qu’il avait noté fonctionnait encore et il tomba sur son père qui lui expliqua que son fils n’était pas là, mais qu’il disposait des clefs et qu’il pouvait lui ouvrir la maison. Oui, oui, une contrebasse, ça lui disait quelque chose.

Le domicile de Casimir se trouvait dans un hameau perdu sur les flancs du Pilat, ce même massif où il aurait bien plus tard, lui aussi, sa propre demeure en pierres…

La fermette n’était pas immense, accompagné par le père de Casimir, le tour en fut vite terminé… mais de contrebasse, point.

Merde ! Voilà qu’il réalisait qu’il avait paumé un instrument de la taille d’un veau… entre Danube et vallée du Giers… une paille !

Le bonhomme se souvenait que la maison avait été cambriolée l’année précédente… Fichtre, des monte-en-l’air mélomanes… dans la vallée du Giers, ce n’était pas de chance…

Alors qu’il s’apprêtait à partir, il aperçut au-dessus d’un escalier une petite porte. Bon sang, mais c’était bien sûr ! le cagibi ! il se glissa dans l’étroite ouverture et, oui, elle était là, emballée dans ce même tissu à carreaux rouges et blancs. Intacte, impeccable !

C’est exactement comme cela qu’elle m’apparrut alors que j’allais partir …

Il avait retrouvé son cher instrument !

Doum, doum, doum…

Mais le feuilleton de la contrebasse perdue ne s’arrêtait pas à cet instant.

(…)

Gratuit sur Kobo

Périple tortueux d’une contrebasse roumaine. (2) Embrouilles avec la Securitate

Trece Timpul – Extrait de chapitre 2 : Ceauşescu şi poporul.

(….)

Quand on vous dit qu’une contrebasse c’est volumineux… Il avait été obligé de scier les montants du coffre de sa Lada pour pouvoir la trimballer et aller aux répètes.

Une contrebasse, c’est gros, en principe, ça ne s’égare pas comme ça. 

C’est pourtant ce qui lui était arrivé dans des circonstances particulières… Tout cela grâce ou à cause de Casimir.

Casimir était le lecteur de l’université de Galați (prononcer « galatz »), une ville située dans le delta du Danube. 

Être assistant étranger dans une faculté roumaine pendant les années Ceauşescu, c’était très simple : il convenait d’en faire le minimum. Le mieux étant d’être absent le plus souvent possible ou de passer son temps à Bucarest au sein de la communauté expatriée en évitant de fréquenter les Roumains. 

Mais ça, ce n’était pas le genre de Casimir, voilà que l’imprudent, l’impudent, s’entêtait à dispenser des cours de qualité, lesquels recueillaient un succès et une audience grandissants auprès de ses étudiants. Il devenait populaire, on parlait de lui trop souvent dans le microcosme de l’université et de la ville. 

Très mauvaise mayonnaise…

Ce qui devait arriver arriva… La Securitate, la tristement célèbre police politique du régime, finit par lui coller une sale affaire aux basques. Un montage grossier qui le plaçait au centre d’une soi-disant dérive sectaire…

Affaire bâtie de toute pièce, mais la Securitate ce n’était pas de la rigolade, vous pouviez disparaître corps et biens du jour au lendemain…

Heureusement « l’Ambassade » veillait, et réagissant à temps, réussit à tirer du pétrin notre Casimir en négociant son expulsion avec les autorités… 

L’attaché culturel, bardé de sa sacro-sainte immunité diplomatique était allé exfiltrer Casmir de Galați puis l’avait escorté jusqu’à Bucarest. Le diplomate ne le lâchait plus d’une semelle. Notre ami consacra ses dernières vingt-quatre heures dans le pays à organiser le rapatriement de ses effets personnels, car il avait statutairement droit à un déménagement vers la France.

Casimir était un copain, pendant que celui-ci réglait ses formalités de départ, toujours flanqué de son garde du corps de l’Ambassade, il avait effectué la vidange de son auto dans la cour de l’école… 

Le dernier soir, pour célébrer les adieux, une ultime fête s’était improvisée chez lui qui avait réuni toute la bande de potes et une partie de la communauté française.

Et c’est ainsi qu’il eut le bonheur de retrouver sa voiture stationnée dans la rue en bas de chez lui, posée sur les tambours, le lendemain matin. 

C’est exactement comme cela que nous découvert la voiture au matin …

La Securitate lui adressait un petit signal amical, se rappelant de la sorte à son bon souvenir, en lui subtilisant les quatre roues… 

Évidemment raconté comme tel, en France, personne ne pouvait y croire… pourtant c’était bel et bien un épisode banal du quotidien…

Cependant l’histoire de la contrebasse ne s’arrêtait pas là, pas plus que celle des roues d’ailleurs…

Le départ de Casimir intervenait quelques semaines à peine avant la fin de son propre séjour à lui, au terme de son contrat. 

Casimir possédait une maison peu éloignée du pied à terre qu’il occupait en France chez les parents d’Emma. Profitant de l’aubaine, il avait emballé l’instrument en hâte et l’avait glissé dans le déménagement de Casimir, se promettant de le récupérer dès que possible. Cela lui ôtait une belle épine du pied, car comment caser ce foutu machin qui occupait à lui seul tout l’espace de sa voiture dans les bagages de retour ?

Casimir était parti le lendemain de la fête, direction la frontière hongroise, escorté par des diplomates ; il ne devait plus jamais le revoir…

(…)

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Périple tortueux d’une contrebasse roumaine. (1)

Trece Timpul – Extrait de chapitre 2 : Ceauşescu şi poporul.

(….)

Parfois, la flânerie dans les magasins réservait des trouvailles inattendues.

Il n’avait jamais été musicien. Enfant, ses parents l’avaient inscrit à la « musique », l’école de musique qui conduisait à la clique du village que dirigeait le père D. Las, il n’avait fréquenté cette école qu’un jour, la suite avait été interrompue par ses interminables crises d’asthme et il n’avait jamais repris les cours…

Il aimait les instruments à cordes et très tôt avait pincé laborieusement celles d’une guitare, un peu comme tout le monde… Jeux interdits sur une corde, Stairway for the Heaven douloureusement (pour les oreilles d’Emma) déchiffré sur une tablature de Rock’n folk… Avec ses premières payes, il s’était offert une gratte électrique, deux même… Ce n’était pas mieux, plus fort peut-être.

Mais lui, il aimait la basse et surtout la contrebasse

La contrebasse est un instrument fascinant… doum, doum, doum… fondation solide sur laquelle se construit et s’installe la musique de l’orchestre.

Une contrebasse c’est gros, c’est monstrueux… c’est encombrant et puis c’est cher.

D’aucuns diront : un violon c’est de la lutherie, une contrebasse c’est de la menuiserie… oui, certes…

Voilà qu’il était tombé en arrêt devant un sacré bon sang d’instrument, aussi haut que lui. C’était au rayon musique du grand magasin d’état UNIREA, où parfois, il tombait sur des opportunités réjouissantes. Il l’avait acquise…

Sous la géniale impulsion du directeur de l’École française qui savait mobiliser ses troupes aussi bien sur le front pédagogique que sur celui de la fête et de la réjouissance, l’équipe des profs avait aménagé une cave dans la grande tradition de Saint Germain des Prés dans les sous-sols du Service culturel de l’ambassade. La joyeuse compagnie avait poussé la plaisanterie jusqu’à monter un orchestre, une sorte de Big Band, dont le répertoire allait des Beatles à Joe Dassin.

Ils attaquaient avec « Apache », enchaînaient avec « Hey Jude » puis s’en allaient « Siffler sur la colline »… 

Jojo était au Saxo, Jean-Luc à la guitare, Pépère aux percussions, enfin casseroles et cuillères, et lui à la contrebasse… 

Disons qu’il se contentait de produire un son : « doum, doum, doum »… Mais comme on l’affirmerait maintenant : ça le faisait bien !

(…)

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