Amiral, on a un problème…

Retour à la dérision …

C’était un concours de nouvelles. Le texte devait se terminer par : « Au fond de l’eau, j’irai nager ». Bon encore une fois manque de bol, j’ai pas gagné, on se demande bien pourquoi …

Jean-Louis Trouadec sue à grosses gouttes, ses efforts sont soutenus, d’aucuns diraient surhumains. Les veines de son cou se gonflent et saillent, tel l’écorché d’une sculpture du Bernin exposée par erreur à la foire du Trône. Il bloque sa respiration et contracte avec désespoir ses abdominaux. Ses yeux se révulsent, des ruisseaux d’une sueur fétide suintent sur son front plissé et dégoulinent sur sa chemise au col grand ouvert.

• Loulou, ça va ?

La voix inquiète de Lucienne Trouadec, son épouse, née de la Motte Beurrée dont l’origine de la famille remonte à la révolte des égoutiers de Quimper en 1623 (année où Wilhelm Schickard inventa la première machine à calculer sous le nom d’horloge calculante) résonne à travers la porte en bois.

Dans un souffle, plutôt un borborygme mourant, Jean-Louis lâche un lamentable non…

Disons-le tout de suite Jean-Louis Trouadec, capitaine de frégate de la Marine nationale est constipé.

Contrariété très embêtante pour un commandant de sous-marin atomique.

En effet, notre frégaton assume la redoutable responsabilité de pacha sur le Neurasthénique, submersible de dernière génération, équipé de missiles nucléaires à têtes fouineuses capables de rayer de la carte en un éclair une portion non négligeable de territoire inamical.

Oui, mais voilà, c’est recta, avant tout départ en opération, les boyaux de notre officier de marine se contractent, perturbant tout transit intestinal fluide. Nonobstant, en qualité de commandant, le capitaine de frégate Trouadec dispose à son bord de commodités privées, mais, non, rien n’y fait.

La voix de Lucienne se fait pressante, 

• Dépêche-toi mon Loulou, Le Rouzic poireaute depuis une demi-heure à la porte !

Le premier maitre Le Rouzic, chauffeur attitré de l’officier, a pour mission de le conduire à l’ile Large, la base de sous-marins de la flotte de dissuasion où l’attend son bâtiment prêt à appareiller. 

Fumasse, mal reculotté, le teint jaune, la casquette de travers et soufflant fort par le nez, Trouadec sort des cagoinces et rejoint la voiture qui doit le conduire à son bord. Inquiète, Lucienne regarde le véhicule s’éloigner en se tordant les mains d’inquiétude.

Cent dix mètres de long, la coque recouverte d’un revêtement à base de peau de merlan qui lui confère une invisibilité totale à tous les systèmes de détection, le Neurasthénique est un fleuron de la technologie nationale. Deux turbines à effet centripète gazeux, alimentées par un radiateur atomique à chaleur tournante, refroidi à l’eau de Lourdes, lui assurent une vitesse considérable et une autonomie quasi infinie. Son redoutable armement composé de trente missiles de portée intercontinentale et équipés de têtes nucléaires à neutrons volatiles est censé inspirer une saine terreur à tout agresseur normalement constitué.

La mission du sous-marin s’inscrit dans un climat international tendu. 

L’ennemi hostile a déclenché depuis deux mois une offensive brutale contre son voisin, mettant en péril la sécurité de la planète. Pour contrecarrer les mesures de rétorsion prises à son encontre, l’ennemi hostile a imposé un black-out total sur l’exportation de chrysanthèmes sur tout l’ouest du continent.  

Le gouvernement est inquiet, la date de la Toussant approchant à grands pas, on craint les effets de la pénurie sur les populations rurales, promptes à se révolter, brûler les châteaux et couper quelques têtes au passage. Déjà des troubles ont éclaté près de certains cimetières du haut pays.

L’espace de contrôle stratégique à bord d’un sous-marin ressemble à une salle de marché, installée dans un sous-sol mal éclairé. Truffée d’écrans verdâtres que scrutent, casques vissés aux oreilles, des matelots, on ne perçoit que quelques bruits sourds et humides en provenance d’on ne sait où.

Le commandant Trouadec, silencieux, juché sur un imposant fauteuil fixé sur le plancher, domine la situation. Les bras croisés, il a le regard mauvais. Les effets de son embouteillage de boyau gras commencent à lui gâcher le moral et à perturber son jugement.

Sa dernière tentative dans les commodités privées de sa cabine a été un échec cuisant. La simple vision de la cuvette en aluminium émettant un bruit d’avion à réaction au moment où l’on actionne le mécanisme de chasse a suffi pour lui contracter l’extrémité de l’intestin à l’endroit où celui-ci perd son nom.

Le second du navire, le capitaine de crevette, Hugues des Escarres des Aisselles Feutrées, jette des coups d’œil inquiets à son supérieur. 

Pur produit de l’École Navale, issu d’une vieille famille aristocratique ruinée par un grand-père volage, adepte du jeu de croquet et du french cancan, c‘est un officier austère et courageux, bien noté, prêt à faire massacrer son équipage pour sauver sa peau.

La mission n’a que quelques heures et déjà ce dernier sent que le drame confus qui se noue dans les profondeurs organiques de son commandant risque à tout moment de dégénérer en cataclysme planétaire.

Il ne se trompe pas.

Soudain, le chef du bord dégringole de sa chaise et se rue vers le compartiment arrière, partie stratégique du navire, où se situe le réacteur nucléaire. Il déverrouille les serrures à reconnaissance rétinienne des portes de sécurité et se réfugie dans l’enceinte confinée.

• Nom d’un chien ! vitupère le second, le vieux s’est carapaté avec le boitier de lancement des missiles.

• Nous voilà frais, murmure le timonier de seconde classe, Luc Craquette qui a assisté médusé à la scène.

Fort heureusement, l’incident a échappé à l’ensemble de l’équipage concentré sur ses tâches. D’une grimace éloquente, le second lui intime de garder le silence. Il est utile de rappeler que, l’officier dans sa jeunesse a remporté deux ans d’affilé, le concours de grimaces organisé au théâtre de Guignol du casino de la Bourboule. Une ville où il effectuait régulièrement des cures thermales pour soigner un nez coulant persistant.

Très inquiet par la réaction du pacha, il tambourine sur la porte blindée et braille dans l’interphone :

• Commandant, que se passe-t-il ? Ouvrez, je vous en conjure !

Le vieux gronde,

• Foutez-moi ma paix ! Je veux des cabzingues en porcelaine avec de l’eau claire et du papier molletonné triple épaisseur, sinon je fais tout péter !

• Mais enfin, commandant, vous n’y pensez pas, rendez-vous compte…

• M’en balance ! Trouvez une solution fissa, sinon…

Sur ces dernières paroles, le forcené coupe la communication.

Effondré, abasourdi, le second revient sur ses pas en se grattant la tête. Dans cette situation dramatique, une seule option s’impose.

Rompant le sacro-saint silence exigé par la procédure pour ce type de mission, il décroche le téléphone rouge qui le relie au grand quartier général de l’amirauté situé dans un bunker discret enfoui dans les profondeurs des montagnes de l’Ouest.

– Amiral, on a un problème…

L’amiral d’escadre, Philippe Delasoupe, dérangé en pleine partie de petits chevaux avec sa concierge, est de fort mauvaise humeur.

• Quoi ? Qu’y a ? qu’est-ce que c’est que ce bordel, foutrebite… (la suite de cet échange est censurée pour éviter de froisser certaines sensibilités parmi le lectorat catholique)

En quelques mots, le capitaine de crevette Hugues des Escarres des Aisselles Feutrées lui dresse un tableau de la situation.

Celle-ci n’est pas brillante… Alors que la planète vit dans l’angoisse d’une escalade de la violence avec les fourbes ennemis hostiles, que les pénuries de chrysanthèmes font redouter des troubles au plus profond des provinces, voilà qu’un sous-marin stratégique risque à tout instant de balancer ses missiles destructeurs et de déclencher l’ultime guerre mondiale.

L’amiral fulmine,

• Ah ! il commence à me courir sur le haricot ce Trouadec de mes deux !

Notons au passage que l’amiral, issu du rang, a conservé du temps où il était matelot de pont, un langage fleuri qui tranche quelque peu avec les usages policés qui règnent au sein des officiers de la Royale.

Prévenu par l’amiral, les plus hautes autorités de l’État se sont mobilisées pour gérer la situation. Une cellule de crise est convoquée dans les sous-sols du palais présidentiel.

Le chef de l’état en personne dirige la réunion constituée en urgence. 

Celle-ci se compose du chef d’état-major des forces armées, le général de brigade Lucien Fernandel, de l’amiral Philippe Delasoupe et de Madame Nicoletta Mouskouri, ministre d’État en charge des jardins publics et des arrosoirs nationaux. 

Compte tenu de la nature de la crise, le chef de cabinet du président assiste de droit aux débats. Deux éminents spécialistes, experts reconnus dans leurs domaines respectifs, ont été convoqués : le professeur Déboursec, gastro-entérologue, chef de clinique à l’hôpital des Enfants Crevés et l’ingénieur Igor Detriage, responsable de la cellule recherche et innovation au sein des établissements Mouloud Delafond, leader mondial des sanitaires en porcelaine de Limoges. 

Sitôt la situation exposée en détail par l’amiral sur le grand écran interactif, les protagonistes entament les échanges pour tenter de résoudre cette crise et enrayer l’escalade qui menace la planète.

Le président est de méchante humeur, un néon du plafonnier qui clignote commence à l’irriter, il apostrophe et morigène son chef de cabinet :

• Bon sang, Jean-Kevin, c’est bien la peine de nous faire acheter avec les deniers publics un grand écran numérique si c’est pour se gâter les yeux avec ce néon foireux !

Jean-Kevin Leblanbec s’empresse de monter sur une chaise pour dévisser l’éclairage défectueux, ce qui a pour effet d’obscurcir légèrement la salle mais d’améliorer le confort visuel des participants. 

Le professeur Deboursec lance la première idée. Selon lui, il conviendrait de parachuter une caisse de suppositoires Anticonstip aux vertus thérapeutiques reconnues, susceptibles de soulager la tuyauterie intime l’infortuné marin. 

L’amiral entame alors une explication alambiquée pour exposer les difficultés que soulève le parachutage d’une caisse de suppositoires sur un sous-marin en plongée profonde.

Vexé, l’éminent praticien se rencogne au fond de son siège en vitupérant dans sa barbe contre l’étroitesse d’esprit et la mollesse des militaires.

Le chef d’état-major interpelle à son tour son collègue marin,

• Dites voir Delassoupe, si je me rappelle bien, notre porte-avion nucléaire, l’André Verchuren est bien équipé de sanitaires traditionnels ? J’ai un souvenir de revue navale l’an dernier où l’on avait pas mal éclusé et, bon bref, ne pourrait-on pas le détourner pour permettre à Trouadec de faire son affaire dans la porcelaine du bord ?

• Le problème, soupire l’amiral c’est que notre porte-avion est actuellement en cale sèche au Groenland suite à une hélice esquintée sur la nageoire d’une fausse baleine en ferraille actionnée par des écologistes pris de boisson…

Le professeur Deboursec lève les yeux au ciel en soufflant bruyamment par le nez.

C’est alors qu’intervient l’ingénieur Igor Detriage des établissements Mouloud Delafond. Se tournant vers les militaires, il déclare :

• Si vous nous transmettez les plans de votre sous-marin, je pense que nous devrions être en mesure d’adapter notre modèle « Fleur de Capri » aux dimensions voulues et de le substituer à votre équipement métallique qui, avouons-le, demeure des plus traumatisants pour les personnes sensibles.

À ces mots, l’amiral tousse, s’étrangle et se tourne vers le Président qui se cure le nez en regardant le plafond,

• C’est le pompon ! refiler les plans à ces fabricants de cabzingues, j’vous l’dis tout net, ça me contrarie…

La discussion est soudain interrompue par le ministre des Affaires Etranges qui se glisse dans la salle et dépose une note sous le nez du chef de l’État. À la lecture du document, celui-ci blêmit et collant discrètement sous la table le petit extrait de revêtement nasal qu’il vient d’extirper de son long tarin, déclare la voix tremblante :

– Cette fois, ça se corse, le Conseil de Sécurité des Nations Horrifiées vient de voter une nouvelle série de sanctions à l’encontre des ennemis hostiles : un embargo total sur l’exportation des raquettes de ping-pong est décrété…

Un « oh » prolongé et atterré secoue l’assistance.

Le Président tape du poing sur la table, le chef de l’état retrouve sa stature de Père de la Nation et de chef des armées :

– Maintenant ça suffit ! pas de tergiversation, amiral Delassoupe, je vous ordonne de confier les plans de ce fichu barlu à Monsieur, puis se tournant vers l’ingénieur de recherche Igor de Triage,

– Et vous, je vous donne vingt-quatre heures pour réaliser ce fichu cabinet !

– Chromé ou en plastique ?

– Comment ça chromé ou en plastique ??

– Non, mais, monsieur le Président, c’est pour le mécanisme de chasse d’eau; vous le voulez chromé ou en plastique ? Parce qu’évidemment chromé, c’est plus cher, mais c’est aussi plus coquet et solide…

– Chromé  ! nom d’un chien, chromé !

Et sur ces dernières paroles le Président, se lève, se dirige vers la sortie, claque la porte et remonte vers son bureau, suivi comme un toutou par Jean Kevin Leblanbec, son chef de cabinet, qui trottine derrière lui en couinant.

La corvette de lutte anti-sous-marine, Georgette Plana n’a pas l’élégance des avisos coloniaux d’autrefois. C’est un navire austère, dépourvu de hublot, massif, à l’aspect de fer à repasser, mais truffé d’électronique et d’armements sophistiqués.

Vingt-quatre heures à peine se sont écoulées depuis la décision du Président. Les établissements Mouloud Delafond ont réalisé des prodiges. Le modèle de toilette « Fleur de Capri », doté d’un mécanisme de chasse chromé, adapté aux dimensions précises du sous-marin, est soigneusement emballé dans un container étanche ficelé à fond de cale. 

La corvette se positionne à dix miles au large du cap des Fumistes à l’endroit où le plateau continental remonte à la profondeur idéale de cent mètres. Une opération de sauvetage bidon a été organisée pour dissimuler la vraie raison de la présence du navire à cet endroit. Un faux kitesurfer a été largué sur zone. L’individu est en réalité un nageur de combat, champion académique du cinquante mètres brasse coulée en petit bassin. 

De son côté, le Neurasthénique a manœuvré pour rejoindre cette position.

À son bord, l’angoisse règne. Trouadec toujours barricadé dans le compartiment du réacteur nucléaire a posé un ultimatum qui expire dans deux heures.

La corvette embarque également un Deep Submergence Rescue Vehicles, c’est-à-dire un petit sous-marin de secours dans lequel le précieux dispositif élaboré par les établissements Mouloud Delafond a été transféré au dernier moment.

Tandis que Jean-Paul Rouston, le nageur de combat, effectue de grands moulinets avec les bras pour détourner l’attention, l’engin de sauvetage est mis à l’eau en toute discrétion et plonge illico pour venir se fixer sur l’écoutille prévue à cet effet sur le Neurasthénique.

Le second a renoué la communication avec le mutin

• Ça y est commandant, nous avons ce que vous exigiez !

• Nan ! j’en veux plus !

• ???

La lourde porte est brusquement déverrouillée, le capitaine de frégate Jean-Louis Trouadec surgit tel un diable de sa boîte ! Il cavale à travers les coursives et se rue sur l’écoutille principale du submersible qu’il tente d’ouvrir.

• J’veux sortir ! hurle le commandant.

• Vous n’y pensez pas ! Nous sommes en plongée !

• M’en fous !

• Mais enfin que voulez-vous ?

• Au fond de l’eau, j’irai nager.

• Y’a qu’ça qui m’fait du bien !

Natalia

Au mitan des années 1980, je dirigeais à Sofia une petite école française qui, au fil du temps, prenait peu à peu de l’importance.

Le service culturel de l’ambassade occupait alors le premier étage d’un immeuble du boulevard Vitocha. Nous nous y rendions souvent, pour nos rendez-vous réguliers avec le conseiller culturel, mais aussi pour y récupérer le courrier venu de France par la valise diplomatique. En ces années-là, recevoir une lettre avait encore quelque chose d’un événement.

Le service abritait également une bibliothèque où nous trouvions des livres et des films en 16 mm, destinés à notre usage personnel ou à illustrer nos cours. Régine était la maîtresse des lieux. Française installée en Bulgarie, elle avait épousé Plamen, un acteur bulgare.

De temps à autre, une jeune adolescente aux cheveux blonds et frisés faisait irruption dans la bibliothèque pour retrouver Régine, sa maman. Elle apportait avec elle un peu de jeunesse, de lumière et de mouvement dans le silence des rayonnages.

Cette jeune fille, c’était Natalia Dontcheva.

Le temps a passé… Trece timpul…

Nous avons quitté la Bulgarie pour d’autres rivages. Peu à peu, comme il arrive souvent lorsque les années et les distances s’installent, nous avons perdu de vue les amis et les visages de cette époque bulgare.

Malgré les réticences de son père, Natalia était devenue actrice en France. Elle avait tracé son chemin, joué dans de nombreuses séries et tourné aux côtés de comédiens connus. Je retrouvais parfois son visage à l’écran, avec, derrière celui de la femme et de l’actrice, le souvenir de l’adolescente blonde qui entrait en coup de vent dans la bibliothèque du boulevard Vitocha.

Et puis la triste nouvelle est apparue dans la presse et sur les réseaux sociaux : Natalia est partie vers les étoiles en ce début du mois d’août.

Il reste désormais des images, quelques souvenirs lointains, et la douceur mélancolique d’un temps qui ne reviendra plus.

Trece timpul…

Trece Timpul

Autrefois, je tenais un blog. J’y déposais des fragments de vie, des souvenirs de voyages, des épisodes parfois insolites, parfois franchement rocambolesques, glanés au fil de nos expatriations. Une sorte de carnet de bord où se mêlaient le quotidien, l’aventure et quelques rencontres improbables.

Puis une question s’est imposée : que resterait-il de tout cela dans quelques années ? Les souvenirs ont la fâcheuse habitude de s’effacer, et les blogs, contrairement à ce que l’on croit, ne sont pas éternels. Une panne, un oubli, un hébergeur qui disparaît… et toute une mémoire peut s’évaporer.

C’est ainsi qu’est née l’idée d’écrire un livre.

Dans mes tiroirs sommeillait déjà l’ébauche d’un récit inachevé. J’ai donc choisi la voie du roman. Comme aurait pu le dire Coluche, c’est l’histoire d’un type qui essaie d’écrire un livre. Un étrange récit avec le temps en filigrane et qu’il trimbale de pays en pays sans jamais le terminer.

Mais, page après page, sans vraiment s’en rendre compte, il découvre que le sujet de son livre n’est pas celui qu’il croyait. Car derrière les voyages, les rencontres et les péripéties se dessine peu à peu une autre histoire.

La sienne. La mienne…

Parcours tortueux d’une contrebasse roumaine – (9) Personne non grata

Voici donc le troisième article publié par Casimir

Nous publions la troisième et dernière partie des mémoires de l’ancien lecteur de français à l’Université de Galați, expulsé de Roumanie pendant la période communiste. — Ioan T. Morar.)

Mes étudiants, dont certains étaient déjà pères de famille, s’endormaient souvent pendant les cours, épuisés. Dans une ville de 300 000 habitants, il n’existait que quelques points de vente de lait : de minuscules kiosques ouverts de 6 h à 7 h du matin. Il n’y avait pas assez de lait pour tout le monde. Les parents, paniqués, faisaient la queue toute la nuit. Lorsque les stocks s’épuisaient, des disputes éclataient.

La solution trouvée par les autorités fut d’ouvrir les dépôts pendant une heure également, mais à une heure indéterminée et totalement arbitraire. Résultat : les parents devaient faire la queue vingt-quatre heures sur vingt-quatre.

Toute la population guettait la moindre file d’attente. Celles-ci s’étendaient rapidement sur des centaines de mètres. Il était impossible de savoir ce qui se trouvait au bout ; le rituel consistait à poser systématiquement la question :

— Qu’est-ce qu’on distribue ?

À l’arrivée, la surprise pouvait être au rendez-vous : des abricots liquéfiés, des prunes servies à la louche. Une fois… miracle ! Au bout de la file, il y avait des bananes. Bien entendu, une telle marchandise n’était pas destinée à être consommée. Elle servait de monnaie d’échange et passait de transaction en transaction.

Au début, les grands-parents passaient leur vie dans les files d’attente ; puis, lorsqu’ils mouraient, les parents devaient prendre la relève.

La veille de l’arrivée de ma sœur et de mon amie, j’avais réussi à trouver un œuf. Fier de mon exploit, je le gardais pour elles et mes collègues de l’ambassade l’admiraient. À un moment, je remarquai pourtant l’aspect étrange de la situation :

« Que vont penser mes visiteuses françaises lorsque, très fier, je leur présenterai cet objet insignifiant comme s’il s’agissait de l’une des sept merveilles du monde ? »

Bien sûr, les ambassades de France et d’Allemagne avaient mis en place un système commun : chaque mois, un camion de quarante tonnes de nourriture arrivait. Il suffisait de commander ; nous ne manquions de rien. Pourtant, par respect inconscient pour les souffrances de la population locale, les modestes marchandises offertes par amitié ou par troc prenaient une valeur sentimentale considérable.

Nos amis nous suppliaient de leur rapporter de France toutes sortes de médicaments, souvent vitaux. Malheureusement, en France, ils n’étaient délivrés que sur ordonnance. Désespérés, nos amis roumains me proposaient beaucoup d’argent, mais non seulement il n’y avait pratiquement rien à acheter en Roumanie, et le leu ne pouvait ni être changé ni exporté, mais accepter de l’argent nous paraissait sordide et immoral.

On nous proposait alors des vestes fabriquées dans des usines de confection pour l’exportation, une toque en fourrure de ragondin, etc. Mais cela ne changeait rien : en France, les pharmaciens ne délivraient pas de médicaments anticancéreux ou autres sans ordonnance.

La population s’organisait comme elle pouvait pour se nourrir. On racontait que certains navires chargés de viande destinée à l’exportation étaient parfois pillés de nuit avec la complicité des plus hautes autorités régionales. Lorsqu’un ami me donnait un ou deux morceaux de bœuf, il me demandait de ne poser aucune question et surtout de n’en parler à personne.

Chaque semaine, je devais consacrer plus d’une heure à l’expédition de ma bobine de film 16 mm par train. Les lectorats français de Roumanie avaient le droit de projeter un film par semaine dans un cadre restreint, dans des salles universitaires étroitement contrôlées. Il fallait passer par plusieurs guichets et faire la queue à chaque fois.

Pire encore : pour acheter un billet de train, il fallait d’abord faire la queue afin de savoir quel guichet vendait des billets pour la destination voulue. Le guichet concerné n’ouvrait qu’une demi-heure avant le départ ; des centaines de voyageurs se retrouvaient alors simultanément dans la même file. Beaucoup rentraient chez eux les mains vides.

Une fois dans le train, si l’on ne connaissait pas la gare d’arrivée, il fallait compter sur la bonne volonté des autres voyageurs pour savoir quand descendre. Les seules inscriptions visibles sur les quais étaient :

« Vive le Parti communiste roumain et… »

Vu d’Occident, tout paraissait terne et gris dans les villes roumaines, malgré la beauté des bâtiments. Les dix kilomètres précédant l’atterrissage à l’aéroport d’Otopeni donnaient déjà le ton : une succession de barbelés, de miradors, de chiens et de soldats armés.

Heureusement, mes collègues roumains étaient chaleureux et rendaient ma vie agréable. J’étais souvent invité à dîner chez eux et j’ai ainsi pu apprécier l’hospitalité et la bonne cuisine du pays. Nous passions aussi de longues soirées à bavarder chez moi.

Un divertissement populaire consistait à raconter « la blague du jour ». Chaque jour apportait une nouvelle plaisanterie. C’était une manière de colorer la tristesse ambiante.

Une blague qui faisait rire tout le monde à l’époque, mais qu’on ne comprendrait plus aujourd’hui, consistait simplement à dire :

— Bon appétit !

Il faut se rappeler que les magasins étaient alors totalement vides.

Lorsque Ceaușescu devait passer quelque part, tous les lycées, universités, entreprises, etc., étaient mobilisés. Chaque établissement disposait d’un emplacement déterminé à l’avance, et tout le monde devait applaudir le dirigeant sous peine de sanctions sévères. Les agents de la Securitate surveillaient tout avec vigilance. Des haut-parleurs diffusaient en même temps des applaudissements préenregistrés.

Lors d’un de ces événements, alors que je revenais d’un week-end à Iași, j’aperçus de loin quelqu’un sur mon balcon. La personne s’enfuit dès qu’elle me vit.

Les salles de cours étaient sombres ; il n’y avait que très peu d’ampoules. À partir de l’automne 1981, la population fut privée d’énergie dans les logements : plus de gaz, donc plus de chauffage, plus de boissons ni de repas chauds. Quand on connaît la rigueur de l’hiver roumain, on comprend les souffrances causées par le froid. Les gens passaient leurs soirées et leurs week-ends sous leurs couvertures.

Moi, au contraire, j’étais privilégié. Mon appartement, imposé par les autorités, était surchauffé. Mais il était aussi entouré de membres de la nomenklatura et d’informateurs. L’appartement, comme le téléphone, avait été spécialement équipé de micros.

Comble du luxe, l’ampoule du palier restait allumée vingt-quatre heures sur vingt-quatre et, lorsqu’elle grillait, elle était remplacée dans l’heure. Ainsi, mon voisin pouvait observer et écouter à sa guise.

Lorsque j’ouvrais ma porte à un visiteur, le voisin était automatiquement alerté — probablement par un système lumineux ou sonore — et ouvrait sa propre porte pour espionner et rédiger sans doute un rapport.

Je devais donc être prudent. J’avais mis au point plusieurs systèmes, sans être certain de leur efficacité. Par exemple, lorsqu’un étudiant me demandait au téléphone combien de pages devait comporter le prochain devoir, si je répondais « six pages », il devait comprendre que vers 18 heures ma porte ne serait pas verrouillée et qu’il devait entrer rapidement sans frapper.

De même, afin de brouiller les micros à distance, je mettais toujours la musique très fort.

Un jour, je décidai de remplacer mon téléphone. Quoi de plus simple ? Il suffisait de débrancher l’ancien et de brancher le nouveau. Mais je découvris que je n’avais pas le droit de le faire moi-même.

Deux hommes vinrent. Je les surpris en train de manipuler l’intérieur de l’appareil et d’y introduire de petites pièces ressemblant à des microphones. Gênés, ils tentèrent de me fournir une explication que je n’avais même pas demandée. Il me semble que l’opération dura assez longtemps.

J’avais rédigé un résumé de mes expériences concernant cette époque et ce régime. J’en avais parlé — imprudemment sans doute — à mes collègues français. Très peu de Roumains étaient au courant.

Je devais partir en France le lendemain. Ce soir-là, une de mes connaissances passa chez moi et commença à me parler de son dernier interrogatoire par la Securitate, sans attendre que j’augmente le volume de la musique.

Au passage de la frontière roumano-yougoslave, je compris immédiatement qu’on m’attendait.

— Des citoyens roumains vous ont-ils confié des lettres à poster à l’étranger ?

— Non.

— Ouvrez vos bagages !

— Mais j’ai un passeport diplomatique.

— … (silence).

Mes bagages furent ouverts. Le vent très violent qui soufflait ce jour-là emporta quelques feuilles contenant les comptes rendus détaillés des interrogatoires de deux personnes par la Securitate. J’espère que le vent les dispersa suffisamment loin.

J’avais également une note griffonnée par une amie qui m’avertissait que la Securitate connaissait mes véritables activités. Cela m’avait amusé et intrigué : quelles activités pouvaient-elles bien être ?

Cette note fut naturellement confisquée.

On me retint pendant six longues heures avec une mitrailleuse pointée sur le ventre. Lorsque je demandai à aller aux toilettes, la porte resta ouverte et la mitrailleuse continua de me viser. Profitant d’un instant d’inattention, j’avalai quelques morceaux de papier contenant des adresses.

Je fus fouillé, tout comme ma voiture et mes bagages. Tout fut minutieusement inspecté, alors que cela était totalement illégal puisque j’étais détenteur d’un passeport diplomatique.

Dès que les soldats mirent la main sur mon manuscrit, les recherches cessèrent presque immédiatement. Ils finirent par me relâcher… provisoirement.

Je poursuivis mon voyage vers la France.

Deux semaines plus tard, je revins à mon poste où, comme je m’y attendais, je fus déclaré persona non grata. Il m’était interdit de quitter le territoire tant que les formalités concernant mon visa bulgare n’étaient pas réglées.

Je passai trois semaines d’angoisse à l’ambassade, surveillé jour et nuit par une escouade de soldats armés. L’ambassadeur me confirma ce que je savais déjà : si les militaires décidaient de bloquer l’ambassade et de m’arrêter, personne n’aurait pu les en empêcher.

Pendant ce temps, mon appartement était fouillé de fond en comble, ma voiture démontée jusqu’à la dernière vis, et mes amis arrêtés puis interrogés. On leur interdisait ensuite d’exercer toute fonction ayant un rapport avec l’étranger, notamment dans la marine marchande.

Mon départ de Roumanie s’effectua sous la protection du conseiller culturel (dans la voiture qui me précédait) et d’un policier (dans celle qui me suivait). Les deux véhicules m’accompagnèrent sur environ quatre-vingts kilomètres à l’intérieur de la Bulgarie.

Puis ils me souhaitèrent bonne chance en me conseillant de surveiller avec prudence tout camion venant de derrière ou en sens inverse.

Mon poste diplomatique suivant fut en République fédérale d’Allemagne, où je bénéficiai discrètement de la protection des services secrets français pendant trois ans.

P.S.

Le ministère français des Affaires étrangères me communiqua la liste des reproches formulés par les autorités roumaines à mon encontre. Parmi eux :

  • avoir encouragé les étudiants à écouter Radio Free Europe ;
  • avoir introduit la « méditation transcendantale » en Roumanie et contaminé le gouvernement roumain, qui aurait aussitôt été remanié.

Je ne savais absolument rien de ce mouvement. Voici pourtant l’origine de cette accusation :

Un vendredi, à la fin d’un cours, pour occuper le dernier quart d’heure, j’avais sous la main un article du Nouvel Observateur consacré à diverses sectes, toutes plus ou moins ridicules, avec leurs adresses parisiennes et leurs numéros de téléphone.

Pour détendre l’atmosphère, j’avais fait, sur le ton de la plaisanterie, un commentaire amusé sur la méditation transcendantale.

Telle fut ma contribution à ce « mouvement subversif ».

On m’accusait également d’avoir écrit un livre hostile à la Roumanie — accusation qui, sous le communisme, pouvait conduire directement en prison.

Itinéraire tortueux d’une contrebasse roumaine – (8) Dans les griffes de la Securitate

Et voici le deuxième article de Casimir paru dans le numéro de septembre 2022 de la revue roumaine Orizont

((Nous poursuivons la publication du texte de Casimir d’Angelo, professeur à Cambridge, ancien lecteur de français à l’Université de Galați, expulsé de Roumanie sous Ceaușescu. Casimir d’Angelo s’est installé à La Ciotat. — Ioan T. Morar.)

Les Roumains n’avaient pas le droit de voyager à l’étranger. Les manuels de langues étrangères ne pouvaient contenir aucune description de scènes se déroulant hors du pays. Ainsi, un texte intitulé « Promenade le long de la Seine à Paris » était remplacé par une promenade à Bucarest avec Monsieur Dupont.

Notre fierté, à nous Français, de faire connaître notre culture à travers des revues, des films ou des documentaires se heurtait à des décennies de frustrations et de rêves inassouvis. Dans une séquence montrant Alain Souchon et Isabelle Adjani poursuivant leur course dans un grand magasin parisien, le public oubliait complètement l’intrigue pour admirer avec émerveillement le déferlement de lumières, de couleurs, de marchandises et d’objets de toutes sortes. Les magasins roumains, eux, étaient vides, sombres et poussiéreux.

Une rumeur circulait : parmi les personnes qui gravitaient autour de moi — étudiants, collègues, connaissances — trois sur cinq informaient la Securitate. Dans ces conditions, il était naturellement impossible de distinguer les étudiants sincères des informateurs. Il en allait de même pour mes collègues, désespérés de ne jamais parvenir à me convaincre totalement de leur sincérité.

Toutes les relations humaines étaient brisées, dénaturées, rongées par le doute.

La suspicion était devenue systémique. Les parents ne faisaient pas confiance à leurs enfants, qu’ils manipulaient afin qu’ils répètent tout ce qu’ils voyaient ou entendaient. Les voisins se méfiaient les uns des autres, les collègues également.

Au retour d’un week-end à Iași, je subis les reproches d’un étudiant camerounais que j’appréciais beaucoup et qui souffrait déjà des rigueurs du premier hiver roumain.

Nous étions au début du mois de décembre et la température était descendue à –20 °C.

Voyant que mon appartement était éclairé, il était descendu de l’autobus pour venir frapper à ma porte.

Le lundi matin, furieux, il m’accusa publiquement dans le hall de l’université :

— Vous avez refusé de m’ouvrir !

— Mais je n’étais pas chez moi !

— Si, vous y étiez. J’ai entendu du bruit à l’intérieur, puis vous avez éteint la lumière.

Mes collègues et moi comprîmes immédiatement ce qui s’était passé. Nous connaissions déjà les méthodes de la Securitate et les privilèges accordés aux amis du régime. Nous tentâmes désespérément de changer de sujet, mais l’étudiant insistait.

Je dus finalement le prendre à part et lui promettre une explication plus tard.

Chaque fois que nous, diplomates, nous absentions, nos appartements — remplis de whisky et de cigarettes Kent, facilement reconnaissables à leur filtre blanc — étaient mis à la disposition d’amis du Parti communiste.

Ils y organisaient à l’insu de leurs épouses légitimes de véritables nuits de débauche.

À partir de ce moment-là, je commençai à coller quelques cheveux sur la porte d’entrée. À mon retour, je les retrouvais systématiquement rompus.

Mais je commis une erreur que notre ambassadeur me reprocha immédiatement.

Lors d’une conversation informelle, je lui annonçai avec satisfaction que j’avais remplacé la serrure roumaine de mon appartement par une serrure française afin d’empêcher la Securitate d’y pénétrer.

Il m’expliqua que c’était une très mauvaise idée.

En privant la Securitate de l’usage paisible de mon appartement, je risquais de les pousser à enfoncer la porte et à voler mes biens, tout en prétendant qu’il s’agissait d’un cambriolage ordinaire.

Ce scénario faillit effectivement se produire.

La Securitate fut surprise lors d’un de mes retours imprévus de France.

À l’été 1981, mon amie souhaita visiter la Roumanie. Nous décidâmes de rentrer plus tôt que prévu.

Lorsque nous arrivâmes devant l’appartement, je ne parvins pas à introduire ma clé dans la serrure française. Avant même que je comprenne pourquoi, la porte s’ouvrit.

Un homme, visiblement surpris, balbutia :

— Mais… que faites-vous ici ? Les cours n’ont pas encore commencé !

— Non, en effet. Mais vous, que faites-vous dans mon appartement ?

— Nous voulions simplement vérifier que tout allait bien.

— Je vois. Vous avez donc forcé et remplacé ma serrure pour vérifier que tout allait bien. Peut-être pourriez-vous alors me remettre les clés ?

— Nous n’en avons qu’une.

— Bien sûr. Dans ce cas, donnez-moi l’unique clé que vous possédez.

Que se serait-il passé si j’étais revenu à la date prévue, fin septembre ? Un faux cambriolage aurait-il été mis en scène ?

Je ne le saurai jamais.

Il y eut aussi des drames.

Peu après mon arrivée, une étudiante de première année apprit que je me rendais dans la région de Galați et me demanda de l’emmener. Ses parents vivaient là-bas.

Nous partîmes ensemble.

Se croyant en sécurité dans ma voiture, elle se mit à critiquer le régime, Ceaușescu, la Securitate, malgré tous mes efforts pour lui faire comprendre qu’il valait mieux éviter ce sujet.

Je n’avais pas oublié les avertissements du conseiller culturel.

Je ne revis jamais cette jeune fille.

Elle n’avait pas vingt ans.

Deux mois plus tard, lorsque je demandai avec une colère feinte :

— Mais où est donc D. ? Je ne l’ai plus vue à l’université depuis deux mois !

On me répondit :

— Elle a changé d’université… elle est malade… etc.

Sachant les pots-de-vin en bouteilles de vin que les familles devaient verser pour obtenir une place universitaire à leurs enfants, l’explication du changement d’université n’était guère crédible.

L’histoire de C. fut encore plus tragique.

C. était une étudiante brillante de vingt ans, pure, ouverte et pleine de confiance dans l’humanité.

Un jour, un groupe d’étudiants était réuni chez moi autour d’un café.

Comme souvent, on me demandait de rapporter de France des dictionnaires Le Robert. Les demandes étaient innombrables.

Je répondais toujours :

— Il me faudrait un camion entier pour satisfaire tout le monde.

Et puis :

— Entre les médicaments, les dictionnaires, les magnétophones et les vêtements que l’on me réclame, mon salaire n’y suffirait pas.

— Pourtant, vous avez un très bon salaire !

— C’est vrai, mais je restaure actuellement une ancienne ferme du XIIIe siècle.

— Vous voulez dire 60 mètres carrés ?

— Non, 600 mètres carrés.

— C’est incroyable ! Nous n’avons droit qu’à six mètres carrés par personne. Les grands-parents ne comptent même pas dans le calcul. Et si nous dépassons les dix-huit mètres carrés pour deux parents et un enfant, l’État peut nous imposer un inconnu dans notre logement.

La conversation prenait une tournure politique. Je tentai donc de changer de sujet.

Mais C. insistait.

Elle était jeune, innocente et ne percevait pas le danger.

De toute façon, il était déjà trop tard.

Le lendemain, elle fut convoquée à la « Gestapo ».

Les mêmes méthodes revenaient toujours : sortie du lit à deux heures du matin, conduite dans les sous-sols de la Securitate, jetée sur une chaise sous une lumière aveuglante.

— Tu as dit ceci et cela à un étranger, ennemi de la patrie ! blablabla… Nous oublierons tout si tu acceptes de collaborer. Sinon, tes parents perdront leur emploi et toi, tu seras expulsée de l’université.

À vingt ans, découvrant soudain cet univers cauchemardesque, C., terrifiée, chercha un soutien moral.

Après bien des précautions, elle vint me demander conseil.

Elle devait désormais rédiger chaque semaine un rapport sur moi à destination d’un capitaine de la Securitate et le déposer dans une boîte secrète portant le numéro 22.

D’autres personnes subirent également intimidations et interrogatoires nocturnes ; je ne connais pas toutes leurs histoires.

Grâce à ses nouvelles fonctions, C. apprenait parfois quels pièges on préparait contre moi.

Un samedi, elle m’avertit que le mardi suivant je serais invité à déjeuner chez Monsieur H., le technicien de l’université, et que son épouse servirait un poulet.

Dans un pays où même l’idée du poulet avait disparu, cela constituait déjà un événement.

La manipulation était évidente.

Comme prévu, Monsieur H. m’invita et me recommanda mystérieusement de ne parler à personne de ce repas.

Le jour venu, je déjouai facilement le piège.

Je n’avais jamais autant loué le régime et son dirigeant que pendant ce déjeuner.

C. ne savait jamais quoi écrire dans ses rapports. Elle avait le sentiment de trahir le bien au profit du mal.

Je lui proposai alors de rédiger ensemble ces fameux rapports.

C’est ce que nous fîmes jusqu’à mon départ.

Depuis, je n’ai plus jamais eu de nouvelles d’elle.

Je prie le Ciel pour qu’elle et sa famille soient encore en vie, en bonne santé et heureuses.

L’expérience de R. est tout aussi révélatrice.

Je l’avais connue institutrice : une jeune femme naturellement joyeuse, énergique et sociable.

Deux ans auparavant, elle avait été recrutée par l’université.

Comme tout enseignant, elle avait de bons et de mauvais étudiants.

Parmi eux figurait malheureusement l’un des rejetons de la nomenklatura : arrogant, paresseux et persuadé de son importance.

Accrochez-vous : cette histoire est d’une profonde tristesse.

Ce fils de l’aristocratie rouge savait à peine lire.

Ayant toujours vécu dans l’opulence et l’insouciance, il n’avait jamais appris l’effort.

R., malheureusement pour elle, croyait encore à la justice, au mérite et à la réussite obtenue par le travail.

Lors de son premier examen, ce privilégié rendit une copie presque blanche.

R. le fit échouer.

L’orage éclata immédiatement.

Dans l’univers de Ceaușescu, les statistiques officielles devaient afficher 100 % de réussite partout : à l’université, dans les usines, dans l’agriculture.

Et les fils du régime devaient naturellement obtenir les meilleures notes, puisque leur avenir dépendait de leurs résultats.

Les pressions, les menaces et les tentatives de chantage se multiplièrent afin de convaincre R. d’accorder la meilleure note possible à cet étudiant.

Elle refusa.

Pour la punir, on l’obligea à donner gratuitement huit heures de cours particulières par jour durant tout l’été afin de préparer le jeune homme à la session de rattrapage.

Elle accepta courageusement.

Mais, en septembre, le résultat fut identique.

L’étudiant restait aussi ignorant qu’auparavant.

Il échoua une seconde fois.

Une commission composée notamment du recteur de l’université, du chef du département des langues du ministère de l’Éducation, d’un représentant du ministère de l’Intérieur et d’un représentant de la Securitate l’accusa alors de sabotage statistique et d’insubordination.

Elle fut immédiatement rétrogradée : d’enseignante universitaire, elle redevint institutrice, puis éducatrice.

R. était une bonne amie.

Elle me raconta son histoire sans haine ni colère, avec ce sourire doux, tenace et inoubliable qui caractérise les âmes profondément bienveillantes.

Après mon départ de Roumanie, je n’ai plus jamais eu de nouvelles d’elle.

Parcours tortueux d’une contrebasse roumaine (7) – L’Ange et les agents de la Securitate

Voici donc le premier article que publie Casimir dans la revue Orizont d’août 2022

Pour qui ne lit pas le roumain, en voici une traduction :

L’Ange et les agents de la Securitate

Casimir D’Angelo

Dans un article de L’Express consacré aux Français surveillés par les services de sécurité alors qu’ils se trouvaient en Roumanie, j’ai trouvé le passage suivant :

« Le lecteur Casimir d’Angelo, qui travaillait à l’Université de Galați dans le cadre des échanges culturels franco-roumains, entretenait des contacts dans le milieu étudiant, s’informait sur la situation socio-politique et diffusait des idées hostiles au régime. Il incitait les étudiants à écouter des stations de radio étrangères défavorables au pays, notamment Radio Europe Libre. Pour mener ses activités, le lecteur avait organisé un réseau d’agents recrutés parmi les étudiants qui lui fournissaient les informations les plus nombreuses. »

Préface d’Ioan T. Morar

Peu après avoir fait la connaissance de Denis Roux, mon professeur de provençal, celui-ci m’invita chez lui pour rencontrer un ami connaissant très bien la Roumanie.

Cet ami était Casimir d’Angelo, professeur à Cambridge, linguiste érudit, doté d’un humour remarquable et d’un art de la conversation exceptionnel.

Il m’apprit qu’il avait été lecteur de français à Galați.

Nous évoquâmes alors les lecteurs français présents dans les universités roumaines à l’époque, leurs projections de films français en 16 mm et les difficultés de leur diffusion.

Casimir me raconta ses « aventures » avec la Securitate, la manière dont il fut finalement exfiltré de Roumanie par les services secrets français après avoir été déclaré persona non grata.

Né en Sicile, il avait vécu quelque temps à La Ciotat avec ses parents. Nous nous sommes ensuite revus à plusieurs reprises en Provence.

Je lui demandai alors de raconter son expérience d’étranger placé sous surveillance en Roumanie.

Comment suis-je passé d’amoureux de la Roumanie à espion ?

Mon histoire d’amour avec la Roumanie a commencé durant l’été 1969, lorsque j’ai obtenu une bourse du ministère français des Affaires étrangères. Ce fut un mois merveilleux consacré à parcourir le pays et à découvrir son peuple, ces cousins latins qui étaient les nôtres.

De nombreuses rencontres étaient alors organisées avec des jeunes venus des pays situés de l’autre côté du Rideau de fer : RDA, Union soviétique, Bulgarie, Hongrie, etc. Pour un linguiste passionné des cultures du monde, l’enthousiasme était tel qu’en deux semaines je parlais déjà suffisamment bien roumain pour servir d’interprète à toute cette jeunesse internationale. J’avais la chance de bien maîtriser l’allemand, le russe et le chinois, ainsi que de posséder quelques notions de hongrois.

Durant mes années universitaires, j’ai partagé cet enthousiasme pour la Roumanie à travers une série de conférences illustrées de diapositives consacrées à sa géographie, son histoire, sa latinité et à la beauté du pays.

Lorsque l’occasion s’est présentée d’intégrer les Affaires étrangères, j’ai immédiatement posé ma candidature pour le premier poste disponible en Roumanie. Ce fut celui de lecteur de français — le « lecteur français » — et directeur de la Bibliothèque française, autrement dit du Centre culturel français, à l’Université de Galați.

Je franchis la frontière par une nuit de novembre 1980, sous une abondante chute de neige. J’étais rempli d’enthousiasme.

Pourtant, les formalités durèrent longtemps. Je me dis que c’était normal : je venais d’un pays occidental, considéré comme un « ennemi » de la Roumanie. Le contrôle fut complet et sévère. Un léger malaise, presque une amertume, me traversa l’esprit. Je commençais à comprendre que nos liens de parenté latine s’arrêtaient là où commençait la politique.

Lorsque j’arrivai à l’ambassade de France, il était presque minuit. Le conseiller culturel m’attendait malgré l’heure tardive.

Notre conversation fut à la fois chaleureuse et hallucinante. On me parla de neutralité, ce qui semblait normal, mais aussi de prudence, de micros cachés, d’écoutes téléphoniques.

Ridicule, pensais-je.

Comment un être aussi insignifiant que moi pouvait-il susciter autant d’attention et mobiliser tant d’énergie de la part d’un appareil d’État entier ?

Je me persuadai qu’il s’agissait d’exagérations et j’oubliai rapidement ces précieux avertissements.

Le lendemain, je pris la route de Galați. L’accueil à l’université fut chaleureux et agréable. Tous semblaient m’attendre comme on attend la chaleur au cœur de l’hiver. Nicolae, le chef du département de français, la chaleureuse T. du département de russe et tant d’autres.

Les discussions allaient bon train, les rires résonnaient, lorsqu’un changement brutal se produisit.

Les visages s’assombrirent soudainement. Une sorte de souffrance sembla peser sur chacun. L’atmosphère devint lourde et pénible.

Je fus pris de peur.

Mon corps tout entier se mit à trembler.

Vêtu d’un imperméable et coiffé d’un chapeau de feutre, entouré d’un petit groupe de serviteurs craintifs, un homme apparut dans l’embrasure de la porte. Il traversa la pièce dans un silence total avant de disparaître dans la salle voisine.

Cet être qui semblait sorti d’un cauchemar était le responsable départemental de la Securitate.

Il était venu voir à quoi ressemblait cet étranger, cet ennemi du peuple roumain venu saper la magnifique République socialiste et son avenir radieux, et auquel il consacrerait les trois années que devait durer ma mission.

Le problème de mon nom

La première mesure prise par la Securitate fut de censurer mon nom.

C’était un nom religieux !

Il fallait donc l’interdire, comme les bibles ou les ouvrages de référence religieux.

À partir de ce moment-là, tout le monde devait m’appeler « Monsieur Casimir ».

Cette décision engendra une situation absurde : lors des réunions officielles, j’étais « Monsieur d’Angelo » pour l’ambassade de France et « Monsieur Casimir » pour les autorités roumaines.

Il est vrai qu’en Roumanie on pouvait changer officiellement de nom en quelques heures. Aux yeux des autorités, conserver un nom jugé condamnable relevait presque de la faute.

Enseigner la littérature sous la censure

Les cours de littérature française des XVIe, XVIIe et XVIIIe siècles exigeaient de véritables acrobaties.

Comment expliquer que Descartes cherchait à démontrer scientifiquement l’existence de Dieu ?

Comment enseigner Racine sans parler de foi religieuse, de jansénisme, de prédestination ou de la grâce divine ?

Comment aborder Molière sans évoquer Tartuffe et la critique de la fausse dévotion ?

La politique constituait un sujet tout aussi sensible.

Comment étudier Montesquieu, Rousseau, Voltaire ou Diderot sans mentionner leur rejet de l’absolutisme, de la dictature ou leur défense de la séparation des pouvoirs ?

Toutes ces censures existaient réellement, mais elles n’étaient jamais officiellement reconnues.

Protégé par mon statut diplomatique, je décidai donc d’enseigner la littérature comme je l’aurais fait en France.

Mes collègues l’espéraient secrètement eux aussi.

Les étudiants montrèrent immédiatement un grand intérêt. Très vite, mon auditoire officiel passa de 45 à 103 personnes.

Profitant de mon statut diplomatique, je franchissais régulièrement les « lignes jaunes ».

Dans les cours d’histoire, avec une fausse naïveté, j’expliquais par exemple comment les Mérovingiens organisaient artificiellement la pénurie alimentaire afin de maintenir la population dans des files d’attente interminables et l’empêcher ainsi de réfléchir.

Cela m’amusait.

Mais je me demandais parfois si mon devoir de neutralité ne m’imposait pas de me taire plutôt que de me réfugier derrière la noble obligation de dire la vérité.

Après tout, j’étais l’invité des autorités roumaines et mon attitude pouvait compromettre l’avenir de nos modestes échanges culturels.

C’était un dilemme complexe.

Pourtant, voir les étudiants à la fois fascinés et stupéfaits me donnait le sentiment d’avoir agi correctement.

J’avais l’impression d’être le bras victorieux d’étudiants innocents face à un régime peu humain.

Monsieur H. et la photocopieuse

Dans tout le département, il n’existait qu’une seule photocopieuse.

Elle était placée sous la surveillance de Monsieur H., informateur avéré de la Securitate.

Un jour, alors que je me rendais à son bureau pour lui demander de reproduire quelques documents, je le surpris en train d’espionner mon cours.

Depuis sa pièce, des haut-parleurs diffusaient les toux et les fragments de conversation de mes étudiants.

Je lui assurai que je me doutais depuis longtemps de cette surveillance et que cela ne m’offusquait plus, puisque je n’avais rien à cacher.

J’avais déjà appris à comprendre le double jeu de Monsieur H.

Le prestige de l’Occident

Je bénéficiais d’un certain prestige simplement parce que je pouvais franchir les frontières à ma guise, conduire une voiture digne d’un ministre, m’habiller selon la mode parisienne et écouter de la musique sur un magnétophone performant introuvable en Roumanie.

Tout cela dans un pays de vingt-deux millions d’habitants enfermés à l’intérieur de leurs frontières.

Les soldats chargés de surveiller ces frontières pointaient leurs armes non vers un ennemi extérieur mais vers leur propre peuple.

Toute tentative de fuite se soldait par la mort.

Les femmes roumaines ne disposaient alors que de six ou sept modèles de robes différents. Les magazines de mode français relevaient du rêve.

Pour obtenir un appartement, il fallait déposer une demande hiérarchique auprès de son lieu de travail. Le dossier remontait ensuite aux autorités municipales puis départementales. Après plusieurs années d’attente, si la réponse était favorable, on pouvait choisir un appartement sur plan dont la construction ne commencerait peut-être que deux ou trois ans plus tard.

La même procédure existait pour l’achat d’une voiture.

Et encore, le choix se limitait à la Dacia, à la Wartburg ou à la Trabant.

La télévision de Ceaușescu

À cette époque, l’unique chaîne de télévision en noir et blanc diffusait quotidiennement pendant des heures des informations dont l’unique héros était Nicolae Ceaușescu.

Chaque journal commençait par trois lignes de titres dithyrambiques :

« Génie des Carpates »,

« Danube de la pensée »,

et d’autres formules du même genre.

On le voyait ensuite monter solennellement les marches d’un avion, accueilli et applaudi dans chaque pays visité par des foules enthousiastes.

Les cinq dernières minutes du journal étaient consacrées à l’éloge du Zimbabwe et de son immense président Mugabe.

Puis venaient trois minutes sur le terrorisme en Italie et la drogue en Occident.

Parcours tortueux d’une contrebasse roumaine (6) – Sur la piste de Casimir.

J’avais bien récupéré ma contrebasse dans la maison que Casimir restaurait à Tartaras. Mais de Casimir lui-même, plus aucune nouvelle depuis cette fameuse soirée d’adieu organisée chez nous à Bucarest, soirée qui nous avait d’ailleurs valu un discret mais très réel « message de désapprobation » de la Securitate.

Le génie des Carpathes savait tout faire ….

Puis les années ont filé.

Des décennies, même.

Jusqu’à cette année où j’ai enfin décidé de faire restaurer ma contrebasse. Et avec elle sont remontés à la surface quantité de souvenirs enfouis.

Une idée m’a alors tarabusté : qu’était devenu Casimir ?

Nous n’étions pas des amis intimes. Nous nous croisions de temps à autre à Bucarest dans des soirées lorsqu’il était de passage dans la capitale. Nous fréquentions davantage d’autres lecteurs de français disséminés dans les universités roumaines. Patrice V., par exemple, fut l’un de ceux qui nous ouvrit les portes du Maramureș.

En réalité, le moment où nous avons le plus côtoyé Casimir fut probablement cette soirée d’adieu. Je me souviens même que, l’après-midi précédant son départ, j’avais effectué la vidange de sa voiture dans la cour de l’École française. C’était ce même véhicule qui, le lendemain matin, quittait Bucarest en direction de la frontière, escorté par l’attaché culturel et les gardes de sécurité de l’ambassade.

Pour retrouver sa trace, je n’ai pas mené d’enquête dans la vallée du Gier où son patronyme est relativement répandu. Je me suis contenté d’explorer Internet.

Et là, les outils dont nous disposons aujourd’hui ont accompli ce qui aurait relevé de l’impossible il y a seulement vingt ans.

Peu à peu, j’ai pu reconstituer une partie de son parcours. Après la Roumanie, Casimir a poursuivi une brillante carrière universitaire internationale, notamment en lien avec l’université de Cambridge et plusieurs institutions chinoises. Il serait peut être localisé actuellement du côté de la Ciotat.

Mais la découverte la plus précieuse fut tout autre.

J’ai retrouvé une série d’articles qu’il a consacrée à son séjour roumain, publiée dans la revue roumaine Orizont entre août et octobre 2022.

Ces textes sont passionnants.

Ils décrivent exactement l’époque que nous avons vécue. Ils racontent avec une remarquable précision cette Roumanie de Ceaușescu que nous avions tant de mal à faire comprendre à nos familles et à nos amis restés en France. Beaucoup peinaient à croire ce que nous leur racontions tant la réalité dépassait parfois l’imagination. Pourtant, tout cela était bien réel.

À travers ses souvenirs, c’est tout un monde disparu qui ressurgit.

Dans le prochain article, je publierai la première partie des mémoires de Casimir, accompagnée de mes propres commentaires et souvenirs. Une plongée dans une époque aussi fascinante qu’ubuesque.

Itinéraire tortueux d’une contrebasse roumaine – (5) De déménagements en déménagements puis crac la catastrophe et la renaissance !

Lorsque nous avons quitté la Roumanie au terme des deux années réglementaires de mon service national comme VSNA (Volontaire du Service National Actif), nous avions une certitude : repartir à l’étranger, oui… mais surtout pas dans un pays de l’Est !

Le destin, qui possède un solide sens de l’humour, en décida autrement. C’est ainsi que nous avons enchaîné avec… la Bulgarie. Et pas pour un simple passage éclair : six années complètes !

Pendant ce temps, la contrebasse avait été mise à l’abri dans un cagibi d’une ancienne ferme du Pilat, à Tartaras, chez Casimir. Enfin, « à l’abri » est une façon de parler. Disons qu’elle patientait dans la pénombre en attendant des jours meilleurs.

De Casimir, je n’avais plus aucune nouvelle. Deux années passèrent encore. Puis, à l’occasion d’un séjour estival chez mes beaux-parents près de Roanne, je me décidai enfin à décrocher mon téléphone pour appeler le père de Casimir, dont j’avais conservé le numéro comme un explorateur garde une vieille carte au trésor.

La suite, vous la connaissez : la contrebasse fut retrouvée !

Les années suivantes, elle suivit fidèlement nos tribulations administratives et géographiques. Après la Bulgarie vinrent plusieurs destinations en France, puis une année en Suède, avant un nouveau retour au pays. La vieille dame traversait les déménagements sans broncher et semblait promise à une retraite paisible.

Mais c’était sans compter sur le dernier déménagement.

À l’époque, nous habitions Écully, la banlieue chic de Lyon, et nous venions d’acheter notre maison… dans le Pilat. La boucle était presque bouclée.

Les déménageurs s’activaient au milieu des montagnes de cartons accumulés par une famille de six personnes. Et puis, je ne sais plus très bien comment, le drame se produisit.

La contrebasse, adossée à un mur en attendant son tour, glissa soudainement.

Et s’écrasa au sol.

Manche cassé.

Crac !
Boum !

Après avoir traversé l’Europe, survécu aux changements de pays, aux caves, aux greniers et aux déménagements successifs, elle venait d’être vaincue par quelques secondes d’inattention.

L’instrument arriva donc à destination en bon état mais en deux parties comme le mat de mon Fireball !

Quelques semaines plus tard, je réalisai une réparation de fortune pour lui redonner vaguement sa silhouette d’origine. Le résultat était… disons… optimiste.

Et puis le temps passa.

Trece timpul.

Nous avons continué à déménager, en France et ailleurs. La contrebasse, elle, resta à la maison. Reléguée à l’étage, dans un coin, elle prenait doucement la poussière en attendant qu’on s’occupe enfin de son sort.

Et puis, cette année, je me suis décidé.

Direction un luthier de Vienne !

Ou il est aisé de considérer qu’une Citroën Berlingo est un véhicule beaucoup plus approprié pour le transport d’une contrebasse qu’une Lada 1300 s !

L’opération fut menée tambour battant. Quelques semaines plus tard, la voilà ressuscitée, droite sur ses pieds, prête à retrouver sa voix grave et profonde.

La contrebasse a retrouvé sa jeunesse… pas moi !
Bucarest entre 1980 et 1982

Mais l’histoire n’est pas terminée.

Car si je n’ai jamais revu Casimir, je viens en revanche de remettre la main sur toute une série de documents qui vont jeter une lumière nouvelle sur cette époque aujourd’hui disparue : la Roumanie des années Ceaușescu.

Et croyez-moi, il y a encore quelques histoires à raconter…

Alors…

À suivre !

Périple tortueux d’une contrebasse roumaine (4) – Ou comment traverser l’Allemagne avec des pneus à clous en été

Pour « le punir », d’avoir hébergé et facilité le départ d’un dangereux « agitateur sectaire » la sinistre Securitate roumaine avait donc subtilisé les quatre roues de sa quatre L.

Pour être précis, il convient tout d’abord indiquer qu’il avait troqué au bout de quelques mois en Roumanie, sa valeureuse Lada pour une Renault 4 fourgonnette, véhicule plus français que la Lada russe, mais surtout plus pratique pour les échappées en camping des weekends et vacances.

Pas très méchant dirons-nous, comme il était proche de l’Ambassade de par son statut dans le pays, il s’agissait, pourrait-on dire, d’une touche d’humour de la part ses amis barbouzes… 

Mais ce qui aurait pu paraître dérisoire au premier abord s’avérait en réalité fichtrement complexe à résoudre…

Comme d’habitude, il avait fallu faire contre mauvaise fortune bon cœur et déployer des trésors d’imagination pour se tirer de ce vilain pas.

À commencer par dénicher quatre roues de 4 L. Rappelons qu’en Roumanie, à l’époque, il était avant tout possible de rouler qu’en Dacia « o mie tre sute »… Dacia treize cent… Ersatz de Renault 12… 

Attention ! pas d’enthousiasme inconsidéré, en mille neuf cent quatre-vingt-deux on était loin, très loin des succès de la Logan des années deux mille en France ! Et pas moyen d’adapter les roues de la căruță locale à une « exotique » quatre L. 

Pas d’espoir non plus côté Lada, les pièces détachées des véhicules du grand frère soviétique ne risquaient pas d’assurer le roulement harmonieux de notre voiture de plombier de l’ouest décadent… 

Ah ! certes on avait bien ri ! Mais comment permettre à la pauvre auto de tracer sa route de nouveau ? 

Pour commencer, c’était simple : utiliser les deux roues de secours. Dame ! vu que l’on crevait à tire-larigot, rapport aux clous des fers perdus par les chevaux tirant les căruță le long des voies de circulation roumaines… 

Deux roues de secours, c’était un minimum pour se déplacer un tant soit peu dans ce beau pays !

Et de deux…

Pour la suite, richissime occidental il était doté du confort absolu et possédait de surcroit deux roues chaussées de pneus cloutés pour l’hiver.

Eurêka ! deux plus deux égal quatre… équation gagnante !

Oui, mais… pour fixer quatre roues… encore fallait-il disposer des écrous had oc… 

Va ‘en trouver ça en Roumanie en 1980… certes on aurait pu bricoler … comme les Roumains.

Et allez savoir, filetage à la noix ou quoi, pas moyen de se procurer lesdits écrous dans le commerce local…

Et c’est comme ça, qu’il reçut par la valise diplomatique du mercredi, douze boulons flambant neufs via le Service Auto des Ambassades (officine bien connue des vieux expats !)

Et deuxième conséquence : une traversée de la Germanie avec une voiture chaussée de roues cloutées, au cœur de l’été, alors que la chose était déjà « streng verboten » en plein hiver ! 

Des pneus à clous !!! et en plus en été !!!

D’où l’attaque d’apoplexie du garde-frontière à casque à pointe à la sortie du territoire à la vue de ces pneus… Mais… Raus ! 

Il faut dire que l’on parle d’un temps où les postes de douane marquaient encore la frontière de part et d’autre du Rhin…

Parcours tortueux d’une contrebasse roumaine – (3) – ou comment paumer une contrebasse entre Danube et vallée du Giers

Trece Timpul – Extrait de chapitre 2 : Ceauşescu şi poporul.

(…)

Une ou deux années s’étaient écoulées. Un été, alors qu’il était en vacances en France, il s’était décidé à renouer avec Casimir pour tenter de récupérer la contrebasse…

Le numéro de téléphone qu’il avait noté fonctionnait encore et il tomba sur son père qui lui expliqua que son fils n’était pas là, mais qu’il disposait des clefs et qu’il pouvait lui ouvrir la maison. Oui, oui, une contrebasse, ça lui disait quelque chose.

Le domicile de Casimir se trouvait dans un hameau perdu sur les flancs du Pilat, ce même massif où il aurait bien plus tard, lui aussi, sa propre demeure en pierres…

La fermette n’était pas immense, accompagné par le père de Casimir, le tour en fut vite terminé… mais de contrebasse, point.

Merde ! Voilà qu’il réalisait qu’il avait paumé un instrument de la taille d’un veau… entre Danube et vallée du Giers… une paille !

Le bonhomme se souvenait que la maison avait été cambriolée l’année précédente… Fichtre, des monte-en-l’air mélomanes… dans la vallée du Giers, ce n’était pas de chance…

Alors qu’il s’apprêtait à partir, il aperçut au-dessus d’un escalier une petite porte. Bon sang, mais c’était bien sûr ! le cagibi ! il se glissa dans l’étroite ouverture et, oui, elle était là, emballée dans ce même tissu à carreaux rouges et blancs. Intacte, impeccable !

C’est exactement comme cela qu’elle m’apparrut alors que j’allais partir …

Il avait retrouvé son cher instrument !

Doum, doum, doum…

Mais le feuilleton de la contrebasse perdue ne s’arrêtait pas à cet instant.

(…)

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