Retour à la dérision …
C’était un concours de nouvelles. Le texte devait se terminer par : « Au fond de l’eau, j’irai nager ». Bon encore une fois manque de bol, j’ai pas gagné, on se demande bien pourquoi …
…
Jean-Louis Trouadec sue à grosses gouttes, ses efforts sont soutenus, d’aucuns diraient surhumains. Les veines de son cou se gonflent et saillent, tel l’écorché d’une sculpture du Bernin exposée par erreur à la foire du Trône. Il bloque sa respiration et contracte avec désespoir ses abdominaux. Ses yeux se révulsent, des ruisseaux d’une sueur fétide suintent sur son front plissé et dégoulinent sur sa chemise au col grand ouvert.
• Loulou, ça va ?

La voix inquiète de Lucienne Trouadec, son épouse, née de la Motte Beurrée dont l’origine de la famille remonte à la révolte des égoutiers de Quimper en 1623 (année où Wilhelm Schickard inventa la première machine à calculer sous le nom d’horloge calculante) résonne à travers la porte en bois.
Dans un souffle, plutôt un borborygme mourant, Jean-Louis lâche un lamentable non…
Disons-le tout de suite Jean-Louis Trouadec, capitaine de frégate de la Marine nationale est constipé.
Contrariété très embêtante pour un commandant de sous-marin atomique.
En effet, notre frégaton assume la redoutable responsabilité de pacha sur le Neurasthénique, submersible de dernière génération, équipé de missiles nucléaires à têtes fouineuses capables de rayer de la carte en un éclair une portion non négligeable de territoire inamical.
Oui, mais voilà, c’est recta, avant tout départ en opération, les boyaux de notre officier de marine se contractent, perturbant tout transit intestinal fluide. Nonobstant, en qualité de commandant, le capitaine de frégate Trouadec dispose à son bord de commodités privées, mais, non, rien n’y fait.
La voix de Lucienne se fait pressante,
• Dépêche-toi mon Loulou, Le Rouzic poireaute depuis une demi-heure à la porte !
Le premier maitre Le Rouzic, chauffeur attitré de l’officier, a pour mission de le conduire à l’ile Large, la base de sous-marins de la flotte de dissuasion où l’attend son bâtiment prêt à appareiller.
Fumasse, mal reculotté, le teint jaune, la casquette de travers et soufflant fort par le nez, Trouadec sort des cagoinces et rejoint la voiture qui doit le conduire à son bord. Inquiète, Lucienne regarde le véhicule s’éloigner en se tordant les mains d’inquiétude.
Cent dix mètres de long, la coque recouverte d’un revêtement à base de peau de merlan qui lui confère une invisibilité totale à tous les systèmes de détection, le Neurasthénique est un fleuron de la technologie nationale. Deux turbines à effet centripète gazeux, alimentées par un radiateur atomique à chaleur tournante, refroidi à l’eau de Lourdes, lui assurent une vitesse considérable et une autonomie quasi infinie. Son redoutable armement composé de trente missiles de portée intercontinentale et équipés de têtes nucléaires à neutrons volatiles est censé inspirer une saine terreur à tout agresseur normalement constitué.

La mission du sous-marin s’inscrit dans un climat international tendu.
L’ennemi hostile a déclenché depuis deux mois une offensive brutale contre son voisin, mettant en péril la sécurité de la planète. Pour contrecarrer les mesures de rétorsion prises à son encontre, l’ennemi hostile a imposé un black-out total sur l’exportation de chrysanthèmes sur tout l’ouest du continent.
Le gouvernement est inquiet, la date de la Toussant approchant à grands pas, on craint les effets de la pénurie sur les populations rurales, promptes à se révolter, brûler les châteaux et couper quelques têtes au passage. Déjà des troubles ont éclaté près de certains cimetières du haut pays.
L’espace de contrôle stratégique à bord d’un sous-marin ressemble à une salle de marché, installée dans un sous-sol mal éclairé. Truffée d’écrans verdâtres que scrutent, casques vissés aux oreilles, des matelots, on ne perçoit que quelques bruits sourds et humides en provenance d’on ne sait où.

Le commandant Trouadec, silencieux, juché sur un imposant fauteuil fixé sur le plancher, domine la situation. Les bras croisés, il a le regard mauvais. Les effets de son embouteillage de boyau gras commencent à lui gâcher le moral et à perturber son jugement.
Sa dernière tentative dans les commodités privées de sa cabine a été un échec cuisant. La simple vision de la cuvette en aluminium émettant un bruit d’avion à réaction au moment où l’on actionne le mécanisme de chasse a suffi pour lui contracter l’extrémité de l’intestin à l’endroit où celui-ci perd son nom.
Le second du navire, le capitaine de crevette, Hugues des Escarres des Aisselles Feutrées, jette des coups d’œil inquiets à son supérieur.
Pur produit de l’École Navale, issu d’une vieille famille aristocratique ruinée par un grand-père volage, adepte du jeu de croquet et du french cancan, c‘est un officier austère et courageux, bien noté, prêt à faire massacrer son équipage pour sauver sa peau.
La mission n’a que quelques heures et déjà ce dernier sent que le drame confus qui se noue dans les profondeurs organiques de son commandant risque à tout moment de dégénérer en cataclysme planétaire.
Il ne se trompe pas.
Soudain, le chef du bord dégringole de sa chaise et se rue vers le compartiment arrière, partie stratégique du navire, où se situe le réacteur nucléaire. Il déverrouille les serrures à reconnaissance rétinienne des portes de sécurité et se réfugie dans l’enceinte confinée.

• Nom d’un chien ! vitupère le second, le vieux s’est carapaté avec le boitier de lancement des missiles.
• Nous voilà frais, murmure le timonier de seconde classe, Luc Craquette qui a assisté médusé à la scène.
Fort heureusement, l’incident a échappé à l’ensemble de l’équipage concentré sur ses tâches. D’une grimace éloquente, le second lui intime de garder le silence. Il est utile de rappeler que, l’officier dans sa jeunesse a remporté deux ans d’affilé, le concours de grimaces organisé au théâtre de Guignol du casino de la Bourboule. Une ville où il effectuait régulièrement des cures thermales pour soigner un nez coulant persistant.
Très inquiet par la réaction du pacha, il tambourine sur la porte blindée et braille dans l’interphone :
• Commandant, que se passe-t-il ? Ouvrez, je vous en conjure !
Le vieux gronde,
• Foutez-moi ma paix ! Je veux des cabzingues en porcelaine avec de l’eau claire et du papier molletonné triple épaisseur, sinon je fais tout péter !
• Mais enfin, commandant, vous n’y pensez pas, rendez-vous compte…
• M’en balance ! Trouvez une solution fissa, sinon…
Sur ces dernières paroles, le forcené coupe la communication.
Effondré, abasourdi, le second revient sur ses pas en se grattant la tête. Dans cette situation dramatique, une seule option s’impose.
Rompant le sacro-saint silence exigé par la procédure pour ce type de mission, il décroche le téléphone rouge qui le relie au grand quartier général de l’amirauté situé dans un bunker discret enfoui dans les profondeurs des montagnes de l’Ouest.
– Amiral, on a un problème…
L’amiral d’escadre, Philippe Delasoupe, dérangé en pleine partie de petits chevaux avec sa concierge, est de fort mauvaise humeur.

• Quoi ? Qu’y a ? qu’est-ce que c’est que ce bordel, foutrebite… (la suite de cet échange est censurée pour éviter de froisser certaines sensibilités parmi le lectorat catholique)
En quelques mots, le capitaine de crevette Hugues des Escarres des Aisselles Feutrées lui dresse un tableau de la situation.
Celle-ci n’est pas brillante… Alors que la planète vit dans l’angoisse d’une escalade de la violence avec les fourbes ennemis hostiles, que les pénuries de chrysanthèmes font redouter des troubles au plus profond des provinces, voilà qu’un sous-marin stratégique risque à tout instant de balancer ses missiles destructeurs et de déclencher l’ultime guerre mondiale.
L’amiral fulmine,
• Ah ! il commence à me courir sur le haricot ce Trouadec de mes deux !
Notons au passage que l’amiral, issu du rang, a conservé du temps où il était matelot de pont, un langage fleuri qui tranche quelque peu avec les usages policés qui règnent au sein des officiers de la Royale.
Prévenu par l’amiral, les plus hautes autorités de l’État se sont mobilisées pour gérer la situation. Une cellule de crise est convoquée dans les sous-sols du palais présidentiel.
Le chef de l’état en personne dirige la réunion constituée en urgence.
Celle-ci se compose du chef d’état-major des forces armées, le général de brigade Lucien Fernandel, de l’amiral Philippe Delasoupe et de Madame Nicoletta Mouskouri, ministre d’État en charge des jardins publics et des arrosoirs nationaux.

Compte tenu de la nature de la crise, le chef de cabinet du président assiste de droit aux débats. Deux éminents spécialistes, experts reconnus dans leurs domaines respectifs, ont été convoqués : le professeur Déboursec, gastro-entérologue, chef de clinique à l’hôpital des Enfants Crevés et l’ingénieur Igor Detriage, responsable de la cellule recherche et innovation au sein des établissements Mouloud Delafond, leader mondial des sanitaires en porcelaine de Limoges.
Sitôt la situation exposée en détail par l’amiral sur le grand écran interactif, les protagonistes entament les échanges pour tenter de résoudre cette crise et enrayer l’escalade qui menace la planète.
Le président est de méchante humeur, un néon du plafonnier qui clignote commence à l’irriter, il apostrophe et morigène son chef de cabinet :
• Bon sang, Jean-Kevin, c’est bien la peine de nous faire acheter avec les deniers publics un grand écran numérique si c’est pour se gâter les yeux avec ce néon foireux !
Jean-Kevin Leblanbec s’empresse de monter sur une chaise pour dévisser l’éclairage défectueux, ce qui a pour effet d’obscurcir légèrement la salle mais d’améliorer le confort visuel des participants.
Le professeur Deboursec lance la première idée. Selon lui, il conviendrait de parachuter une caisse de suppositoires Anticonstip aux vertus thérapeutiques reconnues, susceptibles de soulager la tuyauterie intime l’infortuné marin.
L’amiral entame alors une explication alambiquée pour exposer les difficultés que soulève le parachutage d’une caisse de suppositoires sur un sous-marin en plongée profonde.
Vexé, l’éminent praticien se rencogne au fond de son siège en vitupérant dans sa barbe contre l’étroitesse d’esprit et la mollesse des militaires.
Le chef d’état-major interpelle à son tour son collègue marin,
• Dites voir Delassoupe, si je me rappelle bien, notre porte-avion nucléaire, l’André Verchuren est bien équipé de sanitaires traditionnels ? J’ai un souvenir de revue navale l’an dernier où l’on avait pas mal éclusé et, bon bref, ne pourrait-on pas le détourner pour permettre à Trouadec de faire son affaire dans la porcelaine du bord ?
• Le problème, soupire l’amiral c’est que notre porte-avion est actuellement en cale sèche au Groenland suite à une hélice esquintée sur la nageoire d’une fausse baleine en ferraille actionnée par des écologistes pris de boisson…
Le professeur Deboursec lève les yeux au ciel en soufflant bruyamment par le nez.
C’est alors qu’intervient l’ingénieur Igor Detriage des établissements Mouloud Delafond. Se tournant vers les militaires, il déclare :
• Si vous nous transmettez les plans de votre sous-marin, je pense que nous devrions être en mesure d’adapter notre modèle « Fleur de Capri » aux dimensions voulues et de le substituer à votre équipement métallique qui, avouons-le, demeure des plus traumatisants pour les personnes sensibles.

À ces mots, l’amiral tousse, s’étrangle et se tourne vers le Président qui se cure le nez en regardant le plafond,
• C’est le pompon ! refiler les plans à ces fabricants de cabzingues, j’vous l’dis tout net, ça me contrarie…
La discussion est soudain interrompue par le ministre des Affaires Etranges qui se glisse dans la salle et dépose une note sous le nez du chef de l’État. À la lecture du document, celui-ci blêmit et collant discrètement sous la table le petit extrait de revêtement nasal qu’il vient d’extirper de son long tarin, déclare la voix tremblante :
– Cette fois, ça se corse, le Conseil de Sécurité des Nations Horrifiées vient de voter une nouvelle série de sanctions à l’encontre des ennemis hostiles : un embargo total sur l’exportation des raquettes de ping-pong est décrété…
Un « oh » prolongé et atterré secoue l’assistance.
Le Président tape du poing sur la table, le chef de l’état retrouve sa stature de Père de la Nation et de chef des armées :
– Maintenant ça suffit ! pas de tergiversation, amiral Delassoupe, je vous ordonne de confier les plans de ce fichu barlu à Monsieur, puis se tournant vers l’ingénieur de recherche Igor de Triage,
– Et vous, je vous donne vingt-quatre heures pour réaliser ce fichu cabinet !
– Chromé ou en plastique ?
– Comment ça chromé ou en plastique ??
– Non, mais, monsieur le Président, c’est pour le mécanisme de chasse d’eau; vous le voulez chromé ou en plastique ? Parce qu’évidemment chromé, c’est plus cher, mais c’est aussi plus coquet et solide…
– Chromé ! nom d’un chien, chromé !
Et sur ces dernières paroles le Président, se lève, se dirige vers la sortie, claque la porte et remonte vers son bureau, suivi comme un toutou par Jean Kevin Leblanbec, son chef de cabinet, qui trottine derrière lui en couinant.
La corvette de lutte anti-sous-marine, Georgette Plana n’a pas l’élégance des avisos coloniaux d’autrefois. C’est un navire austère, dépourvu de hublot, massif, à l’aspect de fer à repasser, mais truffé d’électronique et d’armements sophistiqués.
Vingt-quatre heures à peine se sont écoulées depuis la décision du Président. Les établissements Mouloud Delafond ont réalisé des prodiges. Le modèle de toilette « Fleur de Capri », doté d’un mécanisme de chasse chromé, adapté aux dimensions précises du sous-marin, est soigneusement emballé dans un container étanche ficelé à fond de cale.
La corvette se positionne à dix miles au large du cap des Fumistes à l’endroit où le plateau continental remonte à la profondeur idéale de cent mètres. Une opération de sauvetage bidon a été organisée pour dissimuler la vraie raison de la présence du navire à cet endroit. Un faux kitesurfer a été largué sur zone. L’individu est en réalité un nageur de combat, champion académique du cinquante mètres brasse coulée en petit bassin.
De son côté, le Neurasthénique a manœuvré pour rejoindre cette position.
À son bord, l’angoisse règne. Trouadec toujours barricadé dans le compartiment du réacteur nucléaire a posé un ultimatum qui expire dans deux heures.
La corvette embarque également un Deep Submergence Rescue Vehicles, c’est-à-dire un petit sous-marin de secours dans lequel le précieux dispositif élaboré par les établissements Mouloud Delafond a été transféré au dernier moment.
Tandis que Jean-Paul Rouston, le nageur de combat, effectue de grands moulinets avec les bras pour détourner l’attention, l’engin de sauvetage est mis à l’eau en toute discrétion et plonge illico pour venir se fixer sur l’écoutille prévue à cet effet sur le Neurasthénique.

Le second a renoué la communication avec le mutin
• Ça y est commandant, nous avons ce que vous exigiez !
• Nan ! j’en veux plus !
• ???
La lourde porte est brusquement déverrouillée, le capitaine de frégate Jean-Louis Trouadec surgit tel un diable de sa boîte ! Il cavale à travers les coursives et se rue sur l’écoutille principale du submersible qu’il tente d’ouvrir.
• J’veux sortir ! hurle le commandant.

• Vous n’y pensez pas ! Nous sommes en plongée !
• M’en fous !
• Mais enfin que voulez-vous ?
• Au fond de l’eau, j’irai nager.
• Y’a qu’ça qui m’fait du bien !
